Ce n’est pas la guerre, et pourtant tout y ressemble. Pas de bombes, pas d’armée en uniforme, pas de lignes de front. Mais les Haïtiens vivent dans un état de tension permanente, une forme de siège invisible où chaque déplacement, chaque sortie devient un acte de bravoure. On ne parle pas ici des grandes décisions politiques, ni des tribunes internationales. On parle du quotidien. De cette vie sans filets, pleine de silence, de regards échangés, de plats partagés même quand il n’y en a pas assez. Une vie ordinaire, mais menée au prix d’un courage surhumain qui ne dit pas son nom. Ce n’est pas l’exception qui étonne en Haïti, c’est la persistance. Une société qui continue à respirer, à éduquer, à nourrir, malgré les coupures, les gangs, l’oubli. Une société qui n’attend plus que l’État la protège, mais qui, jour après jour, réinvente l’art de vivre au bord de l’effondrement.
L’Haïtien moyen n’a pas d’écho institutionnel, et encore moins médiatique. Il n’est pas convié aux discours politiques, ni dans les plateaux de télévision. Pourtant, il se lève avant le jour, chaque matin, pour traverser la ville ou la campagne, avec ce fragile espoir de revenir le soir en un morceau. Le calme étrange dans les rues n’est pas une paix retrouvée, c’est une peur généralisée qui plane, qui efface les klaxons, les marchés animés, les gamins qui rient. C’est un silence pesant qui fait comprendre que plus rien ne va.
Dans cette atmosphère en sourdine, tout devient effort. Trois tap-taps, trois trajets, vers un chantier ou un stand qui peut déserter à tout moment. Sur la route, des pneus en flammes surgissent à l’improviste, au gré des jours et de l’humeur des gangs. Des barrages improvisés réclamant un « droit de passage », un billet, une promesse de calme. Le temps ne se mesure plus en minutes, mais en dangers contournés.

Au marché, la débrouillardise est une seconde nature. Le secteur informel porte à bout de bras une économie sans filet : emprunts au noir, négociants, transporteurs, vendeurs sur des étals improvisés, sans contrat, au jour le jour. Tous ces travailleurs font vivre une économie souterraine qui ne devrait plus tenir debout, et qui pourtant, continue d’exister et de nourrir des milliers de familles. Le capital de départ ? Une poignée de pièces. La marge ? Quelques gourdes. Il faut avancer, encore. Et parfois, il faut repartir sans rien.
L’inflation, elle, est bien réelle et toujours présente : c’est le frigo qu’on remplit à moitié, la bouteille de gaz qu’on ne peut plus recharger, l’ampoule qu’on garde éteinte par économie. Quand l’électricité revient, une fois, deux fois, tout va très vite : les téléphones se rebranchent, on regarde la télévision, on respire un peu. Puis tout replonge dans le noir. Les générateurs, pour les familles qui ont les moyens d’en avoir, avalent les quelques sous restants. Et encore ! Beaucoup n’osent plus les utiliser, par crainte que le vrombissement du moteur n’attire l’appétit prédateur des gangs. C’est dans cet environnement à la fois électrisé et incertain, rempli de peur et de méfiance, que les Haïtiens essaient de survivre.
Silence, violence, et État de non-droit
Port au Prince ne gronde plus ; La ville se surveille. On roule vite lorsqu’une rue est libre, puis on ralentit à vue d’homme. On lève la main avec précaution, espérant ne pas être arrêté. Le kidnapping, devenu banal, a redessiné la ville et ses parcours. On rechigne à sortir le nuit, voire même en plein jour dans les quartiers les plus difficiles, ceux tombés entre les mains des gangs (on parle ici de 80% de la capitale, rien de moins !). Dans certains carrefours où les pilleurs pullulent, ça tire de partout. Les gangs d’un côté, les policiers de l’autre. Au point qu’on doit y penser à deux fois avant de se déplacer vers un lieu que l’on ne connaît pas. À l’image de ce chauffeur de taxi parti renouveler ses documents, et qui s’est retrouvé aux mains de kidnappeurs qui exigent de sa femme 100.000$ pour sa libération.
Prendre les transports en commun est devenu un pari. On ne sait pas quand on va partir, et encore moins comment ni quand on va arriver. Chacun prend ses précautions pour éviter le pire. On cache le nouveau smartphone, remplacé par un vieux modèle traînant au fond d’un tiroir. On essaie de camoufler autant que possible tout signe ostentatoire de richesse. On fait profil bas dès qu’on met les pieds dehors. Et l’État dans tout cela ? Il existe, quelque part. Mais pas là où il devrait être.
À l’école, les maîtres improvisent, réécrivent des programmes sur des tableaux d’un autre âge, redressent des enfants éreintés par un quotidien lourd à porter. Les enseignants poursuivent leur noble mission, mais ont-ils encore la foi dans ce qu’ils font, alors qu’ils sont abandonnés par cet État moribond. Le plus grand exploit aujourd’hui, c’est de ne pas perdre une année. Sauver ne serait-ce qu’un élève par classe pour qu’il aille loin dans ses études, c’est déjà ça de gagné. Les parents s’endettent pour un cahier, pour un uniforme. L’espérance scolaire n’a plus le sens de l’excellence, mais celui de la continuité, de la survie.
Au niveau de la santé, même constat. Dans les dispensaires, l’urgence est une matière tangible : des compresses comptées, des perfusions rationnées, des médicaments distribués au compte-gouttes. Les files s’allongent, l’odeur d’alcool médical se mêle aux patients à bout de souffle et désespérés. Accoucher devient une décision calculée : faut-il prendre le risque de la route ? Sera-t-il possible de revenir ? L’angoisse est omniprésente. Ne pas tomber malade est devenu une obligation pour qui veut prolonger son espérance de vie.
Solidarités et dignité
Pourtant, malgré la crise ambiante, malgré le chaos, un réseau invisible tient le pays debout. Les voisins se prêtent l’eau d’une citerne, un câble, une chaise pour un deuil. On partage un repas, un seau, un ventilateur. On se passe un habit, un peu de savon, un fragment de courage. Souvent, ce sont les femmes, encore elles, qui portent cette solidarité. Elles organisent des tontines (ingénieux système de microcrédit qui devrait inspirer les grandes institutions financières), prêtent de petites sommes, inventent des célébrations, de petits moments simples, mais pleins de vie. Elles nourrissent la dignité de leurs familles sans discours, à la seule force de leurs bras.
Et que dire des Madan Sara, ces entrepreneuses qui sont plus qu’un rouage : elles sont un tissu social. Elles connaissent chaque paysan, chaque route commerciale, l’humeur des postes de police. Elles savent où laisser deux sacs de riz, quel camion tolère les déviations. Elles sont des passeuses, des relais, silencieuses mais indispensables. Là encore, une véritable école de logistique qui n’a rien à envier à Amazon. Car on parle ici de réseaux résilients, qui surmontent les pires crises et savent s’adapter rapidement.
Et chaque matin, on remet ça : on s’habille, on sourit, on goûte une petite blague pour se donner du cœur. On sort la boutique même si la route est blindée. On répare la grille, on allume la radio, on écoute les nouvelles.. et les rumeurs. Jour après jour, semaine après semaine. La vigilance vaut pour tout le monde dorénavant. L’essentiel est que la famille soit entière.
Notre pays ne repose plus sur des institutions, il repose sur des vies. Des profs sans salaire, des infirmières fatiguées, des commerçantes à crédit, des chauffeurs prudents, des petites mains invisibles, obstinées. Leur combat silencieux est peut-être le seul espoir réel : tenir une boutique, une classe, une marmite, une rentrée.
Le jour où nos gouvernants oseront parler à la hauteur de ces vies, non pas avec du verbiage ou des statistiques creuses, mais avec des actes et des preuves tangibles, alors peut-être que les rues retrouveront leur bruit vivant. Les klaxons reviendront. Les enfants riront sans filtre. Les marchés s’éveilleront à nouveau, bouillants. Malheureusement, ce jour tarde à venir.
Stéphane Boudin
Le Floridien, 15 août 2025






