
Alors que tous les regards sont tournés ces dernières années vers le chaos engendré par les gangs combiné à la décrépitude du monde politique, personne ne prête attention à l’agonie lente de l’agriculture haïtienne. Ce secteur pourtant stratégique, jadis colonne vertébrale de notre économie et source de subsistance pour la majorité de la population, est aujourd’hui laissé pour compte. Les paysans, autrefois considérés comme le « moteur du pays », peinent à survivre entre sécheresses, cyclones, routes impraticables et absence totale de vision gouvernementale. Pendant que la capitale se consume dans ses luttes de pouvoir, nos campagnes s’éteignent à petit feu. Or, sans elles, Haïti perd sa force vitale, mais aussi son pain quotidien !
Le surnom de « Perle des Antilles » vaut non seulement pour les beaux paysages qui caractérisent notre pays, mais aussi pour sa richesse agricole. Café, cacao, canne à sucre, banane, riz : nos plaines et nos montagnes ont nourri des générations entières et même alimenté les marchés extérieurs. On parle ici d’aliments autrefois réputés pour leur qualité, leur saveur intense et leur naturalité. Cela est sûrement dû au sol volcanique riche combiné à un climat favorable et à des méthodes de culture à la fois traditionnelles et écologiques. Autant d’atouts que d’autres pays nous envient.
Et pourtant. Dans son malheur, Haïti n’a pas su les mettre en avant. Bien au contraire. Cette image idyllique d’une agriculture durable et éco-responsable appartient désormais au passé. Les statistiques de ces dernières années montrent en effet un effondrement de la production nationale au profit d’importations massives, notamment de riz (de piètre qualité) venu des États-Unis, subventionné et vendu moins cher que le riz local.
On se retrouve au final avec des paysans haïtiens évincés de leur propre marché, condamnés à vendre à perte faute de débouchés. Cette dépendance alimentaire, qui s’est accentuée depuis les années 1990, est aujourd’hui dramatique. Notre pays importe plus de la moitié de ce qu’il consomme, fragilisant son indépendance alimentaire à chaque crise internationale. Et avec le manque criant d’infrastructures rurales, autant dire que l’autosuffisance alimentaire n’est pas pour demain. Un agriculteur peut en effet passer des heures avec sa mule pour transporter une récolte qui sera revendue à bas prix au marché faute de routes praticables. Les coopératives paysannes existent, mais elles survivent plus qu’elles ne prospèrent, faute d’un cadre légal et d’un appui financier. L’État a déserté les campagnes, laissant les paysans livrés à eux-mêmes, abandonnés au bord du chemin. Quant à la fameuse réforme agraire tant attendue, elle est renvoyée aux calendres grecques, tout comme les élections présidentielles et législatives.
Réchauffement climatique, corruption.. quand le destin s’acharne
Si l’agriculture haïtienne décline, ce n’est pas seulement à cause des choix économiques malavisés. Les paysans sont aussi en première ligne face aux catastrophes climatiques. Chaque année, cyclones et inondations emportent des champs entiers. Dans le Plateau Central, on se souvient encore comment des familles entières ont vu en une nuit le travail de plusieurs mois réduit à néant. À l’inverse, dans le Nord-Est ou dans l’Artibonite, ce sont les sécheresses prolongées qui assoiffent la terre, épuisent les sols et réduisent les récoltes à peau de chagrin. Le changement climatique est devenu une réalité brutale qui dicte leur survie. Face à cela, le pouvoir central agit, ou plutôt regarde en spectateur amorphe, comme à son habitude. La plupart des programmes d’irrigation sont encore à l’état de projet. alors que les rares qui ont pu voir le jour tombent en ruine, faute d’entretien, notamment des digues. Certaines organisations comme le FAO apportent bien leur aide, mais celle-ci est souvent mal répartie, voire tout simplement détournée. Un tracteur offert à une coopérative finit souvent dans la ferme privée d’un notable, ou tout simplement revendu au plus offrant.
Au-delà des caprices de la météo et de la crise climatique, c’est bien la crise de gouvernance qui fait le plus de dégâts à nos agriculteurs. L’instabilité politique pèse pour beaucoup dans l’état de délabrement actuel de nos campagnes. Quand les routes sont bloquées par des barricades, quand les gangs contrôlent les zones d’accès, impossible d’écouler la moindre récolte. Quand l’État n’a pas de budget fonctionnel parce que le Parlement est dysfonctionnel, les rares subventions agricoles disparaissent. Dans ce cercle vicieux, les paysans haïtiens subissent de plein fouet une double peine : la nature déchaînée et l’État absent. Beaucoup abandonnent leurs terres pour grossir les bidonvilles des grandes villes, espérant trouver un avenir ailleurs. Mais ce déplacement interne ne fait qu’aggraver la misère urbaine et vider les campagnes de leurs forces vives, sachant que le monde rural représente aujourd’hui environ 40% de la population.
Quelle agriculture espérer pour demain?
L’haïtien a une relation spéciale avec la terre. Et pourtant, ce qui frappe le plus dans la situation actuelle, c’est l’indifférence générale. L’agriculture n’apparaît plus comme une priorité nationale. On parle de réformes constitutionnelles, de sécurité, de diplomatie, mais rarement de la terre, de l’eau, de la semence. Pourtant, la survie d’Haïti en dépend. Comment un pays peut-il espérer sortir de la pauvreté sans assurer d’abord sa souveraineté alimentaire ? Les paysans, qui représentent encore une large partie de notre population active, sont marginalisés, privés de voix, de ressources, de soutien. Leurs enfants désertent les écoles rurales parce que les professeurs ne viennent plus. Et ainsi, génération après génération, le monde paysan s’enfonce dans l’oubli. Mais il existe des pistes.
Certaines associations locales, comme Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen (Tèt Kole), ou encore la CAPAD (Coopération des Associations pour la Production Agricole et le Développement) montrent qu’avec peu de moyens on peut revitaliser des filières : coopératives de cacao dans le Nord, programmes de reboisement dans le Sud, petits projets d’irrigation dans l’Artibonite. Ce sont des signaux faibles certes, mais réels. Il faudrait une volonté politique pour les amplifier. Encourager l’agroécologie, investir dans des semences adaptées au climat, restaurer les systèmes d’irrigation, créer des routes rurales praticables. Mais surtout, redonner une dignité aux paysans, leur faire sentir qu’ils sont au cœur du développement, et non ses laissés-pour-compte. Si l’agriculture renaît, elle peut être un moteur non seulement économique, mais aussi social et culturel, car nos racines, au sens propre, sont dans la terre.
L’agriculture haïtienne périclite d’année en année, alors même qu’elle est vitale pour notre survie. En négligeant nos paysans, nous scions la branche sur laquelle repose tout l’édifice national. Car sans nourriture produite localement, sans terres entretenues, sans campagnes vivantes, Haïti restera à la merci des importations, des catastrophes et de la faim. Nos ancêtres, qui ont conquis la liberté au prix de leur sang, savaient l’importance de la terre. C’est sur elle qu’ils ont bâti leur indépendance. Aujourd’hui, nous trahissons cet héritage en laissant mourir notre agriculture. Il devient urgent de la remettre au centre de nos priorités, non pas par nostalgie, mais par nécessité. L’avenir d’Haïti ne se joue pas seulement dans les couloirs du pouvoir central à Port-au-Prince, mais dans les sillons tracés par nos paysans. La survie de nos campagnes, c’est aussi la nôtre. Oublier cela, c’est condamner notre pays à ne plus jamais se relever.
Dessalines Ferdinand
Le Floridien 30 août 2025





