
Par Dessalines Ferdinand, Éditeur en chef ____________________
La récente mise en garde du chargé d’affaires américain en Haïti, Henry Wooster — « Vous ne pouvez pas occuper ces postes à vie » — agit comme un miroir implacable de la réalité politique haïtienne. Ce rappel, formulé le 24 septembre 2025 à New York, souligne avec force combien les dirigeants haïtiens évoluent dans une logique de dépendance, davantage attentifs aux signaux venus de Washington qu’aux aspirations de la population. Derrière cette déclaration se cache une vérité que beaucoup d’Haïtiens perçoivent depuis longtemps : nos responsables politiques apparaissent comme des subalternes, plus enclins à obéir qu’à gouverner.
Le constat est amer. L’histoire récente montre que le sort des dirigeants haïtiens dépend moins de leur légitimité démocratique que de l’aval — ou du désaveu — des puissances étrangères. L’exemple d’Ariel Henry est révélateur : sa désignation en 2021 comme Premier ministre de facto fut entérinée, au moins symboliquement, par un simple tweet émanant de responsables américains. Plus tard, lorsque Washington cessa de lui offrir son soutien, alors que des gangs lui interdisaient l’accès au territoire national, son isolement s’imposa comme une évidence. La diplomatie américaine avait d’ailleurs clairement laissé entendre qu’elle n’était pas disposée à l’accompagner dans sa tentative de regagner la Primature. Ce type d’épisodes illustre, de manière éloquente, la dépendance structurelle des dirigeants haïtiens à des volontés extérieures.
Cette relation de subordination a un coût politique et moral considérable : l’érosion du caractère. Nos responsables, loin d’incarner une personnalité affirmée ou une vision propre, s’accrochent au pouvoir non pour servir, mais pour préserver leur statut. Ils savent que leur survie dépend autant, sinon davantage, du regard de Washington que de l’adhésion de leurs concitoyens. Privés de courage politique, ils apparaissent comme les exécutants d’intérêts étrangers, incapables d’assumer leurs responsabilités avec la hauteur d’hommes ou de femmes d’État.
Le Conseil présidentiel de transition (CPT) illustre parfaitement cette dynamique. Créé dans le but de conduire le pays vers des élections crédibles, il s’est enlisé dans ses contradictions. S’il a su répondre à ses propres besoins, il a échoué à restaurer la sécurité ou à enclencher un véritable processus électoral. Il incarne ainsi une tradition politique marquée par la gestion des apparences : occuper le pouvoir sans jamais remplir la mission fondamentale de l’État, qui est de protéger les citoyens, de garantir une représentation démocratique et de tracer une vision d’avenir.
En rappelant que les postes à vie constituent une source historique d’instabilité pour Haïti, Henry Wooster ne se limite pas à formuler une mise en garde diplomatique. Il met en évidence un vide de leadership national, un manque de caractère qui empêche l’émergence de véritables dirigeants. Les thèmes de la sécurité, de la Constitution et des élections, qui devraient être les leviers d’un sursaut, deviennent des prétextes à l’inaction.
L’avenir du pays dépendra donc moins des injonctions extérieures que de la capacité des élites haïtiennes à rompre avec ce rapport de dépendance et à réinventer une gouvernance fondée sur la responsabilité, la dignité et le courage politique. Sans cela, Haïti demeurera prisonnière d’un cycle où les décisions cruciales se prennent ailleurs, et où ses dirigeants restent des figurants dans le destin de leur propre nation.





