La création de la FRG, forte d’environ 5 500 hommes en uniforme, se veut comme une solution, la dernière peut-être, pour éradiquer le crime organisé et restaurer un semblant de calme dans notre pays. On parle ici d’une force dotée de pouvoirs renforcés pour venir à bout de l’emprise des gangs. La population, quant à elle, n’y croit pas tellement, surtout après toutes les interventions antérieures aux résultats plus que mitigés. Aujourd’hui, les haïtiens de tous bords se posent la même question: réussirons-nous cette fois à exorciser nos démons pour retrouver une vie normale ?
Une force renforcée, mais un contexte inchangé
La FRG remplace officiellement l’ancienne mission d’appui à la sécurité, dont l’échec n’est plus à prouver. L’idée : agrandir la taille des effectifs, élargir le mandat, autoriser des opérations plus offensives. Le plénipotentiaire qui ordonne ce changement veut envoyer un message fort : les règles du jeu changent. On ne parle plus seulement d’escalades ponctuelles, mais d’un retour en force pour faire jeu égal avec les gangs qui ont largement pris le dessus ces dernières années, autant sur le plan humain que logistique. De sorte qu’aujourd’hui, on ne parle plus seulement de soutien à la police, mais d’une prise en charge complète. Le nouveau format est conçu pour « neutraliser, isoler et dissuader ». Cela représente un changement de paradigme.
Pour autant, le contexte reste le même. Les armes circulent, les gangs restent puissants et bien implantés, les quartiers contrôlés échappent à toute autorité publique. Rien qu’à Port-au-Prince, on estime qu’entre 80% à 90% de la capitale est sous la coupe des bandes criminelles. Il faut dire que notre pays a vécu de nombreuses transitions sécuritaires, ce qui n’a pas aidé à avoir une stratégie cohérente basée sur une vision à long terme. Sans parler des engagements pris par les pays censés nous soutenir, mais jamais réellement tenus. C’est ainsi que l’ancienne mission, on le sait, n’a pas pu dépasser les 1 000 effectifs face aux 2 500 annoncés. Les manques de budget, de logistique, de soutien international et d’un pouvoir politique local stable, ont fini par entamer ce qui devait être une avancée. Le défi de la FRG est donc d’abord politique : les conditions sont inchangées, mais les attentes sont plus que jamais grandes, malgré le scepticisme ambiant.
Car rappelons-le, il ne suffit pas d’échanger un sigle contre un autre pour redresser la situation et changer le cours des choses. On peut déployer plus d’hommes, davantage d’hélicoptères, d’armements, mais si l’armée nationale, la police, les institutions locales ne sont pas renforcées en parallèle, on retombera dans un modèle d’intervention extérieure à l’efficacité limitée. Toute mission étrangère, aussi puissante soit-elle, ne remplacera jamais un État légitime et crédible aux yeux du peuple.
Identifier les obstacles pour mieux les éviter
Quand on scrute les dernières interventions étrangères en Haïti, on voit les mêmes blocages revenir : pas assez de véhicules, pas assez de carburant, pas de réseau de renseignements propre, des commandements parfois flous, des responsabilités dispersées. La FRG hérite donc non seulement d’un défi immense, mais aussi d’un historique difficile à gommer. D’où les interrogations légitimes de la société civile qui veut que sa voix soit entendue, surtout qu’elle connaît le terrain mieux que quiconque.
Le deuxième obstacle auquel il faudra prêter une grande attention est celui de la coopération nationale. Une force extérieure peut intervenir, mais pour durer elle doit marcher main dans la main avec la Police Nationale Haïtienne (PNH). Or, cette police est épuisée, mal payée, démotivée et souvent dépassée. La FRG risque de devenir une unité de premier plan, visible et étrangère, quand les policiers nationaux restent dans l’ombre. Cela crée une asymétrie dangereuse : si la population ne voit que des uniformes étrangers, sans montée en compétence locale, le sentiment d’abandon ou d’occupation pourrait renaître à nouveau, comme cela s’est déjà produit par le passé.
Enfin, le lien avec les locaux se doit d’être constructif, avec une communication continue et transparente. Une opération qui ne génère pas de soutien populaire peut rapidement devenir contre-productive. Il faudra des relais communautaires, des médiations, des contacts de proximité. Sans cela, la FRG pourrait répliquer le schéma classique : armée forte combinée à une population passive débouchera immanquablement sur un échec annoncé. Il faut que la lutte contre les gangs ne soit pas uniquement militaire, mais aussi sociétale. Les éducateurs, les jeunes, les voisins, les mouvements citoyens doivent voir que les choses bougent. Si la FRG est perçue comme une force d’occupation, elle perdra le soutien populaire.
Une dernière opportunité pour Haïti ?
La création de la FRG peut être vue sous différents angles, avec au final le même objectif, celui de restaurer l’ordre et la paix. Les deux ou trois prochaines années sont considérées comme charnières : soit ça passe, soit ça casse. Si la force parvient à établir des corridors sécurisés, à rendre fonctionnels certains services publics, à donner un signal visible : école ouverte, route libre, marché actif, alors le momentum peut basculer. L’opinion nationale et la diaspora pourront y croire. Une fois cette dynamique positive enclenchée, elle pourra s’étendre vers le reste du pays. L’image d’une nation en train de se relever aura valeur d’atout qui fera boule de neige.
Si au contraire, dans les douze à dix-huit prochains mois, rien de tangible n’apparaît, si les rituels de violence continuent, la FRG sera perçue comme une mission de plus vouée à l’échec. Et cela pourrait marquer un tournant sombre : plus personne ne croira aux forces extérieures, le peu de légitimité qui reste à l’État sera encore plus fragilisé, et le domino de retraits de partenaires internationaux s’accélérera irrémédiablement. Le risque est alors que les gangs se renforcent, que le désert sécuritaire s’étende, et qu’Haïti perde encore un peu plus de ce qui lui reste comme espoir.
Pour la diaspora, c’est aussi un moment clé. Elle doit se mobiliser non seulement financièrement, mais aussi politiquement. Faire entendre sa voix, soutenir des acteurs locaux, exiger transparence et résultats. Car la FRG ne sera pas utile si elle devient une coquille vide. Il faut que les Haïtiens, ici et là-bas, demandent des comptes et un suivi clair : quel quartier repris, quel bâtiment rendu à la justice, combien d’écoles rouvertes, combien de policiers haïtiens formés, combien d’armes saisies, quels politiciens corrompus mis derrière les barreaux. Sans cela, la mission restera un mirage.
Il est évident que le véritable enjeu est plus profond, au sens qu’on parle ici de restaurer la souveraineté d’un État capable de garantir la sécurité de ses citoyens. Une force extérieure ne sera jamais la panacée. Mais elle peut être un catalyseur. Haïti doit imposer ses conditions : que la FRG soit un instrument au service du pays, pas l’inverse. Que la stratégie s’appuie sur des valeurs haïtiennes, une stratégie haïtienne, et que l’on refuse l’imposition d’un modèle étranger. C’est cela, finalement, l’avenir de la FRG.
La Force de Répression des Gangs est un pari ambitieux, peut-être l’un des derniers possibles. Elle intervient dans un pays fragilisé, meurtri, sous-financé, mis à l’épreuve depuis des décennies. L’échec n’est plus une option, car les haïtiens n’en peuvent plus. Si Haïti, ses institutions, sa diaspora, ses citoyens se lèvent, la FRG peut devenir la rampe de lancement d’un redressement sécuritaire, politique, économique et social. À condition que chacun fasse sa part : les hommes armés sur le terrain, les citoyens dans les quartiers, les dirigeants dans les bureaux, et la diaspora dans l’arène mondiale. Le temps est compté. Le pays ne peut plus attendre.
Stéphane Boudin
Le Floridien, 13 novembre 2025






