
La guitare de Dadou s’est tue. Le dimanche 23 novembre 2025, la famille d’André « Dadou » Pasquet a annoncé, dans un message empreint d’émotion publié sur les réseaux sociaux, le décès du légendaire guitariste et maestro haïtien, à l’âge de 72 ans. Figure incontournable du compas, ancien membre de Tabou Combo et cofondateur du Magnum Band, Dadou Pasquet laisse derrière lui un héritage musical immense et des générations d’artistes qu’il a guidés, influencés et inspirés.
De Port-au-Prince à la postérité
Né le 19 août 1953 à Port-au-Prince, André « Dadou » Pasquet est très tôt plongé dans un univers familial profondément marqué par la musique. Plusieurs textes biographiques, notamment ceux du Ministère de la Culture d’Haïti, le décrivent comme « l’un de nos plus grands musiciens », un créateur rigoureux et novateur pour qui la guitare constituait à la fois un langage et une identité.
Formé aux côtés de ses oncles musiciens — Rodolphe « Dodof », Richard et Alexandre Legros — il développe une virtuosité singulière, nourrie par la tradition musicale haïtienne et les grandes influences afro-américaines. Installé aux États-Unis, il poursuit des études au Staten Island College tout en perfectionnant un style éclectique qui marie harmonieusement compas, jazz, blues, funk, reggae et calypso. Cette fusion raffinée deviendra la signature qui le distingue durablement dans l’univers musical caribéen.
Les années Tabou Combo : une école d’excellence
Au début des années 1970, Dadou rejoint Tabou Combo, alors l’un des orchestres les plus influents d’Haïti. Il y occupe la position de guitariste solo de 1970 à 1976. Aux côtés de Shoubou (Roger Monfort Eugène) et Yvon « Biassou » Mondésir, il contribue à façonner un trio vocal et scénique resté mémorable.
Selon les archives de l’Haitian Music Archives, il participe activement, en tant que guitariste, arrangeur et compositeur, à quatre albums devenus des classiques : Sugar Cane, Respect, 8th Sacrament et The Masters.
Grâce à ces enregistrements, Tabou Combo conquiert les scènes d’Europe et des Amériques, imposant la « patte Dadou » : un jeu de guitare à la fois subtil, incisif, mélodique et novateur, qui redéfinit durablement le rôle de la guitare dans le compas.
Magnum Band : l’affirmation d’un style unique
En 1976, après avoir quitté Tabou Combo, Dadou fonde, avec son frère Claude « Tico » Pasquet, le Magnum Band, groupe appelé à devenir une institution du compas moderne. Né au cœur du quartier de Little Haiti, à Miami, le groupe se forge une solide réputation dans les clubs new-yorkais avant d’entamer une tournée internationale dès 1980.

La discographie de Magnum Band, aujourd’hui monument du patrimoine musical haïtien, comprend notamment : Expérience (1979), Jehovah/Jeovah, Piké devan, La seule différence, Ashadei, Adoration, Tèt ansanm, Difé, The Best in Town, Pure Gold, Paka pala, San fwontyè, ainsi que diverses anthologies et albums live.
Avec Magnum Band, Dadou atteint la pleine maturité de son art : des lignes de guitare cristallines, des harmonies audacieuses, des compositions inspirées par une profonde conscience sociale et spirituelle, et un son immédiatement reconnaissable que les fans appellent « the Magnum touch ».
En 2014, Radio Télévision Caraïbes rend hommage au groupe et à son maestro en leur décernant un Honneur et Mérite pour leur contribution exceptionnelle à la culture haïtienne.
Atlanta 1996 : le compas aux Jeux Olympiques
L’un des moments les plus marquants de la carrière de Dadou survient en 1996, lorsque le Magnum Band représente Haïti aux Jeux Olympiques d’Atlanta, se produisant lors de la cérémonie d’ouverture. Cette performance historique offre au compas, créé par l’immortel maestro Nemours Jean-Baptiste, une visibilité mondiale sans précédent.
Pour la diaspora haïtienne, voir Dadou et son groupe porter fièrement les couleurs nationales sur la scène olympique ne constituait pas seulement un moment de fierté, mais une reconnaissance symbolique d’une culture et d’un peuple qui s’illustrent par leur résilience et leur créativité.
Collaborations, projets et influences durables
Bien que Magnum Band demeure sa maison artistique, Dadou Pasquet multiplie les collaborations tout au long de sa carrière. On retrouve sa guitare et ses arrangements sur divers projets, dont l’album Live at Berklee, enregistré au Berklee Performance Center de Boston au début des années 1990.
Le poète André Fouad fait également appel à lui sur Chimen souvni m, où Dadou signe des arrangements d’une grande finesse, mêlant poésie, compas et jazz dans un dialogue sonore d’une rare élégance.
Son influence dépasse largement sa propre production : de nombreux guitaristes haïtiens contemporains — dont Makarios Césaire — reconnaissent en Dadou un maître formateur, un modèle indépassable dont le style a marqué l’évolution de la guitare compas.
Un héritage vivant
Au fil des décennies, Dadou Pasquet aura été à la fois musicien, maestro, mentor et passeur culturel. Depuis l’annonce de son décès, les hommages affluent dans la presse haïtienne, sur les radios de la Caraïbe et sur les réseaux sociaux de la diaspora. Tous saluent l’immense humilité de l’artiste, sa rigueur, son génie créatif et son rôle de pilier de la culture haïtienne.

Dans leur note publique, les membres de sa famille invitent à respecter l’un de ses souhaits les plus chers : « jwe mizik lan » — continuer à jouer cette musique qui l’a animé et qu’il a contribué à élever à un niveau d’excellence rare.
Dadou Pasquet laisse dans le deuil son épouse, ses enfants, ses frères — dont Tico, partenaire musical indéfectible — ainsi qu’une communauté artistique orpheline, mais consolée par l’immensité d’un patrimoine discographique qui traversera les générations.
Avec la disparition de Dadou Pasquet, ce n’est pas seulement un guitariste qui s’éteint, mais une manière singulière d’envisager le konpa dirèk : exigeante, inventive, enracinée et résolument ouverte sur le monde.
Des premiers riffs avec Tabou Combo aux arrangements sophistiqués de Magnum Band, des tournées internationales aux Jeux Olympiques d’Atlanta, des collaborations littéraires à ses derniers concerts, son œuvre raconte une certitude : Haïti continue de parler au monde par sa musique.
Ses chansons, elles, ne sont pas en deuil. Elles continueront de retentir dans les bals, sur les ondes, dans les rues et dans les cœurs, rappelant que Dadou Pasquet demeure présent dans chaque accord de guitare compas qui fait vibrer Haïti.
Les funérailles de André “Dadou” Pasquet ont eu lieu le samedi 30 novembre 2025 à St. Andrew’s Episcopal Church à Miami. Parents, amis proches et de nombreux membres de la communauté musicale se sont rassemblés pour rendre un dernier hommage au maître, saluer son immense contribution au compas haïtien, et partager leur émotion devant la perte d’un géant de la musique.
Note de condoléances – Le Floridien
La rédaction et l’ensemble du personnel du journal Le Floridien présentent leurs plus sincères condoléances à la famille Pasquet, aux proches, aux membres du Magnum Band et à toute la communauté musicale haïtienne. Nous saluons la mémoire d’un artiste d’exception dont l’œuvre, immense et lumineuse, continuera d’inspirer les générations futures. Que son âme repose en paix.


