Le projet de budget 2025-2026, adopté par le Conseil des ministres début octobre, s’inscrit tristement dans une continuité d’inexorable déclin. Malgré une enveloppe dite « historique » de 345 milliards de gourdes, l’État semble se contenter de gérer les affaires courantes, et encore ! Car au-delà des chiffres et des discours technocratiques, l’évidence saute aux yeux : notre économie est à bout de souffle, la croissance en recul pour la septième année consécutive, et la survie d’une grande partie des Haïtiens est toujours suspendue aux transferts et à la générosité de la diaspora. Notre pays n’avance plus ; Il survit.
Les documents officiels parlent d’une « relance économique inclusive » et d’une « amélioration de l’accès aux services sociaux ». Des mots, encore des mots, qui ont perdu de leur sens aux yeux des Haïtiens. Ce n’est plus un secret : ce sont les Haïtiens de l’extérieur qui maintiennent notre économie sous perfusion. En 2024, les transferts de la diaspora ont représenté près de 30 % du PIB. Et tout indique que l’État compte, encore cette année, sur ce même levier pour combler les trous d’un budget dont la portée réelle est aussi fragile que les promesses qu’il contient.
À première vue, 345 milliards de gourdes, cela paraît immense. Mais lorsqu’on regarde de plus près, la majeure partie est absorbée par les dépenses courantes, en particulier la masse salariale et les dépenses de sécurité. À peine 0,7 % du PIB est prévu pour les investissements financés par le Trésor public. Autrement dit, sur le papier, on parle de développement ; dans les faits, on paie des salaires et on achète du carburant pour les véhicules officiels. L’État ne bâtit rien, il entretient le statu quo. Pire encore, cette dépendance au fonctionnement courant prive le pays d’une capacité d’action réelle. À force d’éteindre des incendies, on a oublié de reconstruire les routes, les hôpitaux, les écoles, bref, les infrastructures de base.
Depuis des années, Haïti est un chantier fantôme. On nous parle de routes, de ponts, d’écoles, de réseaux d’eau potable. Mais les taux d’exécution des projets publics ne cessent de baisser. L’année dernière, plusieurs programmes de réhabilitation ont été suspendus faute de fonds, ou mal gérés. Les rares projets lancés dépendent directement de bailleurs étrangers, ou de programmes d’aide conjointe, là encore, pilotés à l’extérieur. Haïti n’investit plus, mais mendie des projets.
Pendant ce temps, les familles haïtiennes continuent de se débrouiller seules. Les transferts des compatriotes de l’étranger ne servent plus seulement à financer la consommation : ils paient les soins médicaux, les inscriptions scolaires, parfois même les salaires de fonctionnaires locaux en retard de paiement. C’est cette diaspora qu’on encense dans les discours et qu’on sollicite sans jamais l’intégrer vraiment dans les décisions. Depuis quelques années, des mécanismes comme les fonds d’investissement pour la diaspora ou les programmes bilatéraux avec le Québec et les États-Unis sont censés canaliser cette énergie financière et entrepreneuriale. Mais faute de transparence et de structure solide, la majorité de ces initiatives se diluent dans la bureaucratie et la méfiance.
Dans le fond, le budget 2025-2026 repose sur un paradoxe : il promet une relance sans croissance, des investissements sans ressources, et une vision sans horizon. Les autorités espèrent toujours « rassurer les partenaires internationaux », ces mêmes partenaires qui, depuis des années, demandent les réformes que l’État refuse d’appliquer. Les bailleurs sont lassés de financer un système qui fuit de partout. Et les Haïtiens de l’extérieur, bien qu’animés par l’amour du pays, commencent eux aussi à douter. Combien de temps encore devrons-nous compenser les défaillances d’un État qui semble s’être résigné à son impuissance ?
La récession prolongée n’est pas qu’une donnée économique ; elle est un état d’esprit. Sept années consécutives de croissance négative ont ancré dans la société un sentiment d’immobilisme et de fatalité. La pauvreté s’étend, la monnaie se déprécie, l’inflation ronge le moindre espoir de stabilité. Dans ces conditions, parler de planification budgétaire est un euphémisme trompeur. L’État navigue à vue, pris entre les urgences sécuritaires et la pression sociale, sans stratégie cohérente pour les années à venir. Les quelques projets évoqués – routes nationales, réhabilitation de quartiers, soutien aux services de base – semblent davantage répondre à une logique d’annonce qu’à une volonté de reconstruction.
Et pourtant, dans ce marasme ambiant, il y a un pilier qui ne s’effondre pas : la diaspora. Cette communauté que l’on sollicite sans cesse, parfois même sans reconnaissance, reste le dernier moteur stable de l’économie haïtienne. Chaque transfert envoyé n’est pas seulement un acte d’amour ; c’est un geste de survie collective. Sans ces fonds, notre pays s’écroulerait purement et simplement. L’ironie, c’est que le gouvernement le sait parfaitement, et en a presque fait une stratégie budgétaire implicite : compter sur les sacrifices de ceux qui sont partis pour compenser la défaillance de ceux qui dirigent.
Mais la diaspora n’est pas un trésor inépuisable. Ses ressources, tout comme sa patience, ont des limites. Beaucoup d’Haïtiens de l’extérieur envoient moins qu’avant, accablés eux aussi par l’inflation mondiale et le coût de la vie. D’autres ont cessé d’investir, découragés par l’insécurité et la corruption endémique. On ne peut pas bâtir une économie nationale sur la seule nostalgie du pays. Le jour où les transferts se tariront, que restera-t-il ?
Le budget 2025-2026 aurait pu être une occasion pour inverser la tendance, pour présenter une vision audacieuse et réaliste. Mais il ressemble davantage à un copier-coller des exercices précédents, une addition de chiffres sans direction. On parle de réhabilitation, mais sans plan concret ; d’éducation, mais sans budget adéquat ; de santé, mais sans politique publique claire.
Le plus inquiétant, c’est la résignation politique qui accompagne cette inaction. Le gouvernement justifie la stagnation par la crise sécuritaire, la rareté des ressources ou l’attente des bailleurs. Mais ce fatalisme permanent est devenu une excuse commode. Or, sans courage politique, aucun budget, aussi volumineux soit-il, ne changera le quotidien des Haïtiens. Le pays a besoin d’un plan, pas d’un catalogue de promesses.
Les budgets successifs devraient être des instruments de vision, pas des exercices comptables. Tant que les priorités nationales se limiteront à payer des fonctionnaires (quand ils sont payés) et à attendre les dons, Haïti restera figée dans un cercle vicieux : pauvreté, dépendance, désillusion. Le drame de ce nouveau budget n’est pas tant ce qu’il contient, mais ce qu’il ne contient pas : une ambition, une foi dans l’avenir, un projet collectif.
En attendant, les Haïtiens de l’extérieur continueront d’envoyer, chaque mois, ce que l’État n’arrive plus à produire : un peu d’espoir. Mais à force de vivre sur la perfusion de la diaspora, notre pays risque de perdre l’usage de ses propres jambes.
Stéphane Boudin






