Ces femmes qui portent Haïti à bout de bras

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Elles sont là. Toujours là. Invisibles, ou presque. On les célèbre une fois par an, quand vient le 8 mars, avec des discours officiels un brin égoïstes, et des fleurs un peu fanées, remises à la va-vite par un ministre en retard sur son planning. Mais dès le lendemain, elles retournent à leur place pour continuer à servir le pays, pendant que tout le monde s’entredéchire au sommet. Hommage donc à toutes ces femmes, ces héroïnes du quotidien qui restent debout pendant que le pays s’écroule. Elles sont agricultrices dans les plaines de l’Artibonite, vendeuses sur les trottoirs de Port-au-Prince, entrepreneures bricolant un avenir avec trois fois rien, institutrices dans une école dont les murs tiennent par miracle. Elles sont nos mères, sœurs, nourricières, infirmières, éducatrices, comptables, cheffes de famille, souvent tout ça dans une même journée, sans congé ni remerciement !

Dur d’être femme en Haïti en 2025

On a beau célébrer la Journée internationale des droits des femmes, en Haïti, la réalité est ailleurs. Au-delà des discours copiés/collés sur la parité qui nous viennent des nations dites avancées, et des promesses de quotas en entreprise que les ministres de tutelle nous ressassent dans les médias sans y croire eux-mêmes, la femme haïtienne semble abandonnée par une société en pleine crise. Elle doit se battre pour garder ses enfants en vie, pour faire pousser quelques pieds de maïs, pour vendre des avocats ou des mangues au coin de la rue, pour payer les frais de scolarité du petit dernier.

Prenons l’exemple de Judeline, la cinquante passée, qui survit tant bien que mal à Tabarre. Cette mère de famille courageuse a trois enfants encore à charge, et deux autres qu’elle élève depuis que leur mère est partie chercher fortune à Santiago. Tôt le matin, elle est déjà sur la route, son seau rempli de pain à vendre sur le marché du coin. Une routine sans fin, où chaque gourde gagnée est une victoire sur la faim, sur l’absence de services, sur un État qui brille par son inexistence.

Car si les hommes fuient massivement le pays, notamment vers les États-Unis, le Brésil ou la République dominicaine, les femmes restent. Elles n’ont pas le luxe de partir, elles n’ont pas les moyens de rêver d’ailleurs. Elles sont là, comme des piliers fatigués, usés jusqu’à la corde, mais solides, tenant les murs d’une maison en ruine.

En dehors des villes, la situation n’est pas plus reluisante. Sur les collines du plateau central ou dans la vallée de l’Artibonite, les femmes courbent l’échine sous le soleil, machette à la main, panier sur la tête. Selon les derniers chiffres de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture), plus de 70 % des agriculteurs haïtiens sont des femmes. Pourtant, combien ont un accès légal à la terre qu’elles cultivent ? Une petite minorité. Combien bénéficient de crédits agricoles, de formations techniques, de subventions ? On les cherche encore.

Et malgré tout, elles plantent. Elles sèment du maïs, des haricots, du manioc. Elles arrosent, elles récoltent, même quand les routes sont coupées, même quand les semences manquent, même quand la pluie refuse de tomber. Elles se débrouillent. C’est leur métier, la débrouillardise. Si l’État ne fournit rien, elles inventent autre chose. Si les ONGs arrivent avec leurs programmes alambiqués, elles prennent ce qu’il y a à prendre, sans illusions.

Violine, 42 ans, agricultrice à Mirebalais, raconte : « On est les oubliées. Les hommes partent, nous on reste avec la terre, les enfants, les problèmes. Mais on n’a pas le choix, si on ne s’en occupe pas, personne ne va le faire à notre place. » Un discours à la fois fataliste et lucide.

Femmes haïtiennes : architectes de l’impossible

Dans les rues de la capitale ou des grandes villes de province, elles sont des milliers à squatter les trottoirs, les carrefours, les stations de tap-tap. Elles vendent de tout : des légumes, des chaussures d’occasion, des morceaux de viande séchée, des recharges pour téléphones, des cigarettes à l’unité… Bref, tout ce qui peut être vendu. Elles construisent leur échoppe avec trois planches, une bâche en plastique, un tout petit capital et beaucoup de courage.

Elles doivent en effet affronter les aléas du climat (soleil, orages), mais aussi les rackets des gangs qui imposent leur propre « taxe de sécurité », sans parler des descentes de police, toujours promptes à déloger les marchandes qui ne paient pas. Et malgré tout cela, elles tiennent bon.

Difficile de chiffrer l’apport des « Madan Sara » à l’économie nationale, mais il est certainement colossal. On retrouve ces infatigables commerçantes un peu partout, à faire du négoce entre les zones rurales et les marchés urbains. Leur rôle est vital, car elles assurent la circulation des biens dans un pays où les infrastructures sont inexistantes. Mais à quel prix ? Leur quotidien est jalonné de défis, avec toujours cette peur de perdre en une journée le fruit d’une semaine de travail.

Ne croyez pas que les femmes haïtiennes se contentent de vendre au marché ou de cultiver leur champ. Beaucoup se lancent dans l’entrepreneuriat, malgré un contexte économique particulièrement difficile. Elles montent des petites boîtes de couture, des salons de coiffure, des cantines de rue, des coopératives agricoles. Certaines se lancent même dans le numérique, surfant sur le dynamisme d’une jeunesse avide de changement.

Reste un problème majeur, celui du financement. Une écrasante majorité des femmes entrepreneures n’ont pas accès aux crédits bancaires formels, qui sont à plus de 60% destinés aux hommes. Elles se tournent donc vers les sòl (sabotay), ces caisses d’épargne communautaires basées sur la solidarité. Et si elles échouent, il n’y a pas de deuxième chance.

Marie-Carole, 35 ans, a monté son petit atelier de fabrication de sacs à main à partir de matériaux recyclés à Jacmel. Elle écoule quelques pièces par semaine via des réseaux informels. « Ce n’est pas facile. Je dois payer pour la sécurité, pour la douane, pour les pots-de-vin. Mais je n’ai pas le choix. Je dois me battre !»

Et puis il y a les maîtresses d’école, ces femmes qui enseignent dans des conditions dignes d’un autre siècle. Classes surchargées, pas de livres, pas de tableau, parfois même pas de bancs. Mais elles enseignent. Elles sont souvent les seules à maintenir un semblant d’éducation dans des quartiers abandonnés par l’État.

Certaines travaillent gratuitement ou pour une poignée de gourdes par mois. Elles improvisent des cours sous les arbres, sur des terrains vagues, elles se débrouillent pour trouver du matériel. Pourquoi ? Parce qu’elles savent que sans éducation, leurs élèves n’ont aucun avenir. Et que si elles s’arrêtent, tout s’arrête. La femme haïtienne est clairement devenue le pilier d’une société à bout de souffle. Malheureusement, elle ne reçoit aucune reconnaissance en retour.

Journée de la femme : un bouquet de fleurs et après ?

En Haïti, plus de 40 % des foyers sont dirigés par des femmes seules. Abandonnées par leur compagnon, veuves ou migrantes revenues faute de mieux. Et elles doivent tout assurer : nourrir, éduquer, protéger, soigner. Elles subissent la violence conjugale, le harcèlement dans la rue, l’exploitation au travail, l’absence totale de protection sociale. Mais elles avancent. Parce qu’il le faut.

Alors oui, le 8 mars, on célèbre. On organise des conférences, on distribue des diplômes honorifiques, on offre des fleurs. Mais le lendemain, le quotidien reprend ses droits. Avec les mêmes luttes, les mêmes galères, les mêmes injustices. Ce que ces femmes attendent, ce ne sont pas des discours, mais des actes. Des lois appliquées pour les protéger. Un vrai accès à la santé, à l’éducation, au crédit. Des routes en état, des marchés sécurisés. Et peut-être, un jour, un État qui fonctionne.

Tant que les femmes haïtiennes tiendront bon, le pays tiendra bon. C’est une vérité cruelle, mais indiscutable. Elles sont la colonne vertébrale d’une nation en perpétuelle crise. Des héroïnes fatiguées, souvent silencieuses, mais incroyablement fortes.

On leur doit tout. Et elles, elles n’attendent plus rien, sauf peut-être un peu de répit.

Dessalines Ferdinand
Le Floridien, 8 mars 2025

 

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