Gel des avoirs : une action sans suivi ?

Par Stéphane Boudin

Le gel des avoirs de plusieurs personnalités haïtiennes sanctionnées par l’ONU a fait l’effet d’un coup de théâtre dans les milieux politiques et médiatiques. Certains y voient enfin une lueur de justice. D’autres, plus sceptiques, y voient une opération cosmétique, un sursaut tardif qui ne changera rien aux dynamiques profondes qui gangrènent le pays. La vérité est sans doute entre les deux. Mais il faut être clair : ce genre de mesure ne pourra porter ses fruits que si elle s’inscrit dans une stratégie plus large, plus cohérente, plus courageuse.

Les comptes bancaires gelés sont ceux de figures tristement célèbres. Jimmy Chérizier, alias Barbecue, ancien policier devenu chef de gang, est devenu malgré lui le symbole de la criminalité armée en Haïti. Mais son cas n’est pas isolé. Johnson Andre, Renel Destina, Wilson Joseph, Vitelhomme Innocent : autant de noms associés à des actes de violence extrême, de rackets, de kidnappings, de massacres. Le fait que certains aient pu bénéficier de complicités institutionnelles pendant des années en dit long sur l’ampleur du mal.

La nouveauté cette année est l’inclusion dans la liste de figures politiques de premier plan. L’ancien député Prophane Victor, par exemple, est accusé de trafic d’armes. Le fait qu’un parlementaire puisse se retrouver à ce niveau d’implication dans des affaires criminelles en dit long sur la porosité entre l’État et les réseaux mafieux. Il n’est pas le seul. Dans les cercles du pouvoir, dans l’administration, dans la justice, les complicités sont légion. Le système est corrompu à tous les niveaux de l’administration. Geler un compte ici ou là ne changera pas l’odeur de putréfaction qui s’en dégage.

Cela dit, saluons ce qui peut être salué. Le ministère de la Justice a pris l’initiative de demander des mesures conservatoires. Le parquet de Port-au-Prince a réagi. Il y a eu exécution – partielle, certes – des résolutions du Conseil de sécurité. Haïti, en tant qu’État membre fondateur des Nations Unies, se devait de le faire. Sur le papier, nous avons fait acte de souveraineté et de coopération internationale. Mais encore faut-il que cet acte ne reste pas isolé.

Le problème, c’est qu’on a trop souvent vu ces annonces tomber à plat. On communique sur une mesure forte, on agite quelques noms, puis plus rien. Pas de suivi, pas de procès, pas de restitution, pas de réforme. Un gel de compte n’est qu’un geste. Il ne suffit pas à démanteler un empire. D’autant plus que la plupart de ces individus ne déposent pas leurs fortunes dans les banques traditionnelles. Leurs avoirs sont ailleurs. En cash, en armes, en terrains, en business d’apparence légale, en ports et docks, en voitures, en immeubles au nom de prête-noms. Tant qu’on ne s’attaque pas à ces circuits parallèles, ces mesures resteront symboliques.

Prenons l’exemple de Barbecue. Tout le monde sait qu’il ne vit pas de son salaire d’ex-policier. Il contrôle un territoire, une économie informelle, des flux de marchandises, des extorsions quotidiennes. On peut bloquer son compte à la banque Sogebank, cela ne l’empêchera pas de continuer à fonctionner. La vraie question est : qui le ravitaille en munitions ? Qui lave son argent ? Qui ferme les yeux ?

Il faut aussi s’interroger sur le moment choisi. Ces sanctions arrivent bien tard. Les résolutions 2653, 2700, 2752 ont été adoptées depuis plus d’un an. Pourquoi n’avoir agi que maintenant ? Pourquoi attendre l’escalade de la violence à Carrefour, à Delmas, à Pétion-Ville ? Faut-il que les cadavres s’empilent avant que l’on daigne bouger ? Faut-il que la communauté internationale hausse le ton pour que nos autorités se rappellent leurs obligations ?

Et que dire du silence des principaux partis politiques ? Peu ont exprimé un soutien clair à ces mesures. C’est révélateur. Car toucher à ces hommes, c’est aussi exposer ceux qui les ont soutenus, financés, protégés. Toute la classe politique, ou presque, a un jour fermé les yeux. Certains ont même fait alliance avec les pires criminels. Aujourd’hui, ils se taisent, de peur qu’un jour, leurs propres comptes soient à leur tour dans le viseur.

Il faut aussi parler des banques. Ont-elles été proactives ? Ont-elles signalé les flux suspects ? Ont-elles respecté les obligations de vigilance prévues par le décret du 30 avril 2023 sur le blanchiment et le financement du terrorisme ? Ou bien ont-elles préféré ne pas trop savoir d’où venait l’argent, tant que les frais bancaires rentraient ? La responsabilité des institutions financières dans la consolidation de ces fortunes criminelles est immense. Mais aucune enquête sérieuse ne semble engagée. Encore moins de sanctions.

Dans ce contexte opaque, l’efficacité du gel dépendra de la suite. Une suite judiciaire, d’abord. Car il ne suffit pas de bloquer des comptes : il faut instruire des dossiers solides, inculper, juger, condamner. Cela demande du courage, de l’indépendance, de la ténacité. Et on ne peut pas dire que notre système judiciaire ait donné des preuves de sa détermination ces dernières années. Trop de juges ont été intimidés, menacés, assassinés. Trop de dossiers ont disparu. Trop de familles de victimes attendent en vain une réponse.

L’efficacité dépendra aussi de la coordination avec l’international. Ces personnalités ne sont pas que des acteurs locaux. Leurs réseaux s’étendent à la République dominicaine, aux États-Unis, au Canada. Il faut travailler main dans la main avec les cellules de renseignement financier, les agences anticorruption, les services douaniers. Il faut tracer les flux, identifier les circuits. Cela demande une diplomatie active. Or, sur ce plan aussi, Haïti reste muette. Qui pilote ? Qui coordonne ? Qui rend des comptes ?

On ne peut pas non plus faire l’impasse sur le climat général d’impunité. Un pays où la police peine à sortir de ses casernes, où la justice est perçue comme corrompue, où les procureurs changent tous les six mois, n’est pas un pays où des sanctions ciblées suffiront. Il faut assainir. Profondément. Cela implique de remettre à plat les nominations, de renforcer l’indépendance des institutions, de protéger les magistrats et les journalistes, d’ouvrir les comptes publics. C’est un chantier de fond, mais c’est le seul qui vaille.

Le gel des avoirs n’est qu’une pièce du puzzle. Il peut être utile, nécessaire même. Mais à condition de ne pas se contenter d’un effet d’annonce. À condition de viser l’assainissement réel du système. À condition de comprendre que la lutte contre l’impunité ne se gagne pas sur les plateaux de télévision, mais dans les tribunaux, dans les cellules de renseignement, dans la rue, dans les écoles, dans les lois.

Parce que le crime, ici, est systémique. Il a ses règles, ses codes, ses relais. Le frapper au portefeuille, oui. Mais frapper aussi là où il se reproduit : dans les complicités d’État, dans le mépris des lois, dans la culture du silence. C’est à ce prix-là seulement qu’on pourra espérer autre chose qu’une accalmie passagère.

 

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