
La défaite contre Curaçao a eu l’effet d’un coup de massue sur les Grenadiers, mais aussi et surtout sur les nombreux supporters, alors que les rouges et bleus restaient sur une série de 9 matchs de suite sans défaite. 5 à 1, un score dur, brutal, inattendu, humiliant, et qui tombe au plus mauvais moment. Bien sûr, les Grenadiers étaient déjà assurés de passer au tour suivant. Mais cette contre-performance n’est pas sans conséquence : elle a semé le doute, entamé la confiance, ravivé les démons de l’irrégularité qui collent à la peau de notre sélection. Pourtant, cette équipe, cette génération, n’a pas le droit à l’erreur. Pas cette fois !
La qualification à la Coupe du Monde 2026 est attendue par tout un peuple. Autant dire que nos Grenadiers jouent pour une cause. Ils ont une dette envers un peuple meurtri, mais debout. Une promesse faite à toute une diaspora qui n’attend qu’à vibrer dans les gradins de Miami, New York ou Toronto. Cette Coupe du Monde, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, c’est presque une coupe à domicile pour Haïti. Il serait impensable de la laisser filer.

Crédit photo : Fédération Haïtienne de Football
Nos Grenadiers, même blessés, doivent se relever. Parce que l’heure n’est plus aux calculs, ni aux excuses. L’heure est à la réaction. Une réaction forte. Digne. Une réaction à la hauteur des espoirs que le pays place en eux.
Cette génération dorée n’est pas une illusion. Elle a montré qu’elle pouvait rivaliser avec les meilleures équipes de la région. Duckens Nazon, malgré une forme en dents de scie, reste un attaquant de talent. À 31 ans, il n’a peut-être plus l’explosivité de ses débuts, mais il a l’expérience et le sang-froid. Frantzdy Pierrot, lui, est une menace permanente dans la surface. Avec son gabarit impressionnant, il domine les airs et fait trembler les défenses du championnat grec avec l’AEK Athènes.
En défense, Arcus et Danley Jean-Jacques apportent solidité et rigueur, fruits de leur expérience, notamment en Ligue 2 française où les contacts sont souvent rudes. Ce sont des joueurs qui savent ce que c’est que de souffrir pour garder un score, qui savent gérer la pression. Là où les doutes s’installent, c’est dans les buts. Placide, longtemps rempart inébranlable, commence à accuser le poids des années. Sa prestation contre Curaçao a déçu, avec cinq buts encaissés et un manque de réactivité criant. À 37 ans, peut-on encore lui confier les clés du but haïtien ? La question mérite d’être posée (Sa prestation contre l’Arabie saoudite il y a quelques jours lors du premier match de la Gold Cup a par contre été beaucoup plus rassurante, malgré la défaite sur le plus petit des scores, 1-0, but sur pénalty).
Mais pour revenir au match contre Curaçao, certains diront qu’il vaut mieux perdre maintenant que lors du 3ème et dernier tour qualificatif. C’est vrai. Sauf que la déroute inattendue des Grenadiers, en plus d’être un coup au moral, a changé la donne en notre défaveur au niveau des classements de groupes. Dans ce genre de compétition, la suite du parcours dépend de chaque détail. Le revers contre Curaçao a ainsi envoyé Haïti dans un groupe nettement plus relevé que celui de ses adversaires. Alors que Curaçao affrontera la Jamaïque, Trinidad et les Bermudes – un tirage relativement clément – Haïti devra en découdre avec le Salvador et le Panama. Deux sélections qui ont déjà connu les joutes mondiales.
Le Panama, notamment, était en Russie en 2018. Même s’ils en sont sortis sans victoire, leur présence a renforcé leur stature. Le Salvador, de son côté, a participé à deux Coupes du Monde. Ce sont des équipes rodées, aguerries. Mais Haïti a les armes. Et surtout, Haïti a un rendez-vous avec son destin.
Car cette qualification, au-delà du sportif, a une portée symbolique forte. Dans un contexte où les Haïtiens sont stigmatisés, où Donald Trump relance un discours haineux avec l’instauration d’un “travel ban” visant directement notre communauté, se qualifier pour une Coupe du Monde organisée aux États-Unis serait un acte de résistance. Un pied de nez. Une affirmation d’existence.
Imaginez : un but de Nazon à Atlanta. Une victoire contre le Salvador à Miami. Un huitième de finale joué à Toronto sous les acclamations d’une foule haïtienne en feu. Ce n’est pas un rêve. C’est à portée de pied. Mais pour cela, il faut être impitoyable. Chaque match doit être joué comme une finale. Cela commence en septembre, avec un choc face au Honduras. Un match à gagner. Un match à dominer. Un match pour envoyer un message.
Les supporters sont prêts. La diaspora est en alerte. Les drapeaux attendent de flotter. Ce qu’on demande à nos Grenadiers, ce n’est pas l’impossible. C’est le devoir. Un devoir de représentation, un devoir d’excellence, un devoir de fierté. Ce groupe a le potentiel. Il ne lui manque que la concrétisation.
Cette équipe ne joue pas seulement pour un score. Elle joue pour tout un peuple. Pour ceux qui, malgré l’instabilité, la violence, les coupures de courant et l’absence d’avenir, trouvent dans le football un souffle de vie. Elle joue pour les enfants qui tapent le ballon sur le goudron brûlant de Delmas. Pour les étudiants de Montréal. Pour les familles de Little Haïti, à Miami. Pour tous ceux qui, par leurs cris, leurs larmes, leurs espoirs, disent à voix haute : “Nous sommes encore là.”
Grenadiers, la qualification est non négociable ! L’Histoire, avec un grand H, vous attend !
Stéphane Boudin





