Il y a un paradoxe haïtien que l’Histoire ne parvient toujours pas à digérer. En 1804, une armée d’anciens esclaves, mal équipés mais portés par une soif de liberté inextinguible, défait l’armée de Napoléon, la plus puissante du monde à l’époque. Cette victoire, unique dans les annales du monde moderne, accouche d’une République noire, première du genre, fondée sur un idéal révolutionnaire : liberté, égalité, fraternité — mais pour tous, cette fois. Deux siècles plus tard, ce même pays, dont les ancêtres ont tenu tête aux maîtres du monde, est à genoux, déchiré par des violences fratricides, tenu en otage par des gangs armés, miné par une corruption gangrenée. Comment en est-on arrivé là ? Que s’est-il passé entre Vertières et Port-au-Prince ? Où est passée cette flamme qui nous unissait tous jadis contre un ennemi commun ?
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un effondrement soudain, mais l’aboutissement d’un long glissement. Une chute lente, continue, avec des sursauts d’espoir vite étouffés, tantôt pour les puissances étrangères, mais le plus souvent, par nos propres dirigeants. Ce n’est pas la défaite militaire qui nous a précipités dans le chaos, mais une multitude de défaites morales, politiques, institutionnelles. Dès l’indépendance, les puissances coloniales n’ont jamais digéré l’affront haïtien. La France impose une rançon d’indemnisation en 1825, payable sur plusieurs générations, qui appauvrit structurellement notre économie naissante. Les États-Unis refusent de reconnaître notre indépendance pendant près de six décennies. L’Europe nous isole. Le monde blanc se venge de ce pays rebelle qui refuse de se soumettre. Car oui, les pays coloniaux de l’époque voyaient d’un mauvais œil l’indépendance d’Haïti, de peur que cela ne fasse tâche d’huile et inspire les autres peuples encore sous domination.
Mais l’externe n’explique pas tout. La vérité, c’est qu’à mesure que l’ennemi extérieur s’éloignait, nous avons appris à diriger nos armes vers nous-mêmes. Faute d’avoir construit une nation inclusive et équitable, nous avons reconstruit des hiérarchies sociales internes : l’élite mulâtre méprisait les masses noires ; les riches de la capitale s’éloignaient des paysans des mornes ; l’État servait plus souvent à piller qu’à construire. Cette fracture originelle n’a jamais été réparée. Elle s’est au contraire creusée, génération après génération. Les rares moments d’unité – la Constitution de 1805, les mobilisations contre l’occupation américaine, les luttes populaires des années 80 – ont toujours été récupérés, détournés ou réprimés.
La violence actuelle, celle des gangs, des kidnappings, des massacres, n’est pas apparue par hasard. Elle est le fruit d’un terreau que nous avons collectivement laissé pourrir. D’abord, il y a eu les milices : les Tontons Macoutes de Duvalier, puis les zenglendos des années 90, les chimères politiques, enfin les gangs d’aujourd’hui. À chaque époque, les politiciens ont armé des jeunes désœuvrés pour en faire des instruments de pouvoir, puis les ont laissés livrés à eux-mêmes, avec des armes et sans avenir. Résultat : une génération sans foi ni loi, mais dotée d’une puissance de feu qui dépasse celle de nos maigres forces de l’ordre.
Et pendant ce temps-là, que faisait l’État ? Il signait des accords avec les bailleurs internationaux, sabrait dans les dépenses publiques, liquidait ce qui restait de services sociaux. L’école publique est en ruine, les hôpitaux sont vides, la police est sous-équipée, la justice est corrompue, le Parlement est dissous. En réalité, c’est tout le contrat social haïtien qui s’est effondré. Le citoyen n’attend plus rien de l’État. Le jeune n’espère plus rien de l’avenir. Il ne rêve plus de Dessalines ou de Capois-la-Mort, mais d’une arme, d’un territoire, d’un racket. Et comment l’en blâmer quand les élites elles-mêmes vivent derrière des murs, des gardes, des dollars et des visas ?
On pourrait aussi parler des multiples ingérences étrangères, qui ont achevé de fragiliser notre souveraineté. L’occupation américaine de 1915 à 1934 a profondément transformé notre rapport à l’État, à la terre, à la démocratie. L’aide internationale, mal pensée, a renforcé les ONG au détriment des institutions locales. Les Nations Unies, venues nous “aider”, ont importé le choléra. Même les dernières élections sont trop souvent validées, non par le peuple, mais par les chancelleries étrangères. À force de confier nos décisions à d’autres, nous avons oublié comment décider par nous-mêmes.
Mais il serait trop facile de rejeter la faute sur les autres. Nous avons aussi nos responsabilités. Trop de nos dirigeants ont trahi leur mission. Trop d’intellectuels se sont tus ou exilés. Trop de jeunes, las de ce pays sans boussole, ont déserté. Il y a une fatigue morale en Haïti. Une lassitude profonde, presque résignée. Et pourtant, c’est précisément dans ces moments que renaissent les plus grands sursauts. Car malgré tout, il reste une mémoire. Celle de Vertières. Celle d’un peuple qui a dit non à l’esclavage et à l’injustice. Un peuple qui, même aujourd’hui, trouve encore la force de survivre, de créer, d’aimer, de chanter.
Notre pays n’est pas mort. Il est meurtri, oui. Fragmenté, sans doute. Mais il respire encore. Dans les marchés grouillants de Port-au-Prince. Dans les chants des écoliers du Plateau Central. Dans les mains calleuses des paysans de l’Artibonite. Dans les pas hésitants des réfugiés de Carrefour-Feuilles. Ce n’est pas l’unité qui a disparu. C’est la possibilité d’un projet commun. Et c’est à nous, Haïtiens, de le reconstruire. De recoller les morceaux. D’exiger des comptes. De refuser le fatalisme.
Car si nous avons vaincu Napoléon, nous pouvons aussi vaincre ce chaos. À condition de ne plus attendre que quelqu’un d’autre vienne nous sauver. À condition de réapprendre à faire nation. Non plus contre un ennemi extérieur, mais pour nous-mêmes. Pour nos enfants. Pour l’idée même d’Haïti.
Stéphane Boudin






