
Il ne fallait pas être devin pour prédire ce qui se passe aujourd’hui au sein du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). L’unité affichée aux premières heures n’était que de la poudre aux yeux pour duper une fois de plus nos concitoyens. Le CPT s’est révélé être une coquille vide, un édifice miné par les ambitions personnelles, les calculs politiciens et les vieux réflexes de clan. À quelques jours du 7 février, date butoir pour la dissolution de cet organe éphémère, autant le dire franchement : il n’y a pas de bilan à dresser. Rien à mesurer, rien à saluer, rien à espérer. Le CPT n’a rien construit, rien pacifié, rien préparé. Ce qu’on nous avait vendu comme une transition historique n’aura finalement été qu’une farce tragique. Une de trop !
Une cohabitation impossible et un Conseil piégé par ses contradictions
Officiellement, le Conseil Présidentiel de Transition devait représenter une diversité d’acteurs, un éventail de forces appelées à guider le pays vers une sortie de crise. Huit membres désignés par consensus, censés faire oublier les partis traditionnels, restaurer un minimum de crédibilité institutionnelle, et préparer les conditions d’élections libres. Sur le papier, c’était séduisant. Dans les faits, c’était voué à l’échec. Un échec qui n’est toutefois pas une surprise pour les Haïtiens, qui savaient à quoi s’attendre le jour même où les noms de ceux qui allaient les représenter ont été publiés.
Dès le départ, le CPT s’est révélé être un terrain de confrontation plus qu’un organe de construction. Entre les représentants issus du secteur privé, ceux liés à d’anciennes forces politiques, les transfuges, les compromis bancals et les héritiers des vieux réseaux clientélistes, l’unité de façade a très vite laissé place aux suspicions. Le véritable ciment du CPT n’était pas une vision commune, mais une peur partagée : celle d’être exclu du pouvoir. La lutte pour le contrôle des postes stratégiques, à savoir les ministères clés, les nominations dans l’appareil judiciaire et le contrôle des finances, n’a jamais cessé. Elle a simplement changé de ton. Moins de meetings publics, plus de tractations nocturnes. Moins de débats, plus d’alliances à géométrie variable.
En janvier 2026, le vernis a craqué. Le “G5”, majoritaire, a tenté un passage en force pour révoquer le Premier ministre en place et nommer une équipe plus favorable à ses intérêts. Une manœuvre brutale, que certains accusent d’être un coup de force institutionnel, voire un “putsch en costume-cravate”. En réalité, ce conflit ouvert n’a fait que révéler ce que tout le monde savait : le CPT n’a jamais été une solution, mais un problème de plus dans notre paysage politique.
Immunité, postes et arrière-boutiques : quand la survie devient programme politique
À mesure que le calendrier avance, l’agitation s’intensifie. Le 7 février, date symbolique s’il en est, est dans toutes les têtes. Ce jour-là devait ouvrir la voie vers un nouveau cycle, ou au moins acter la fin de l’exception. Pour les membres du CPT, il marque surtout la fin des protections. Car derrière les querelles institutionnelles, il y a une urgence bien plus terre-à-terre : l’immunité. Plusieurs conseillers font face à des soupçons sérieux, notamment autour du scandale de la Banque Nationale de Crédit, qu’on essaie de faire oublier avec le temps, comme pour PetroCaribe. Tant qu’ils siègent, ils restent hors d’atteinte. Dès qu’ils quitteront leurs fonctions, les enquêtes pourront théoriquement reprendre. D’où la frénésie actuelle pour se maintenir en place, ou au minimum s’assurer des relais loyaux dans les ministères régaliens. Il faut dire que 3 membres du Conseil, à savoir Louis Gérald Gilles, Smith Augustin et Emmanuel Vertilaire, traînent des casseroles qui se chiffrent à des centaines de millions de gourdes.
On comprend ainsi mieux les résolutions votées à la hâte par certains membres du CPT, visant à se garantir une forme d’impunité. Des textes flous, aux contours juridiques douteux, censés empêcher toute poursuite “politique” après la fin de leur mandat. Une tentative à peine déguisée de s’auto-amnistier, comme on se distribue des passe-droit. Bien entendu, cela se fait sans aucune consultation populaire. Aucune redevabilité. Aucune transparence. Ce qui montre qu’on assiste bel et bien à un jeu de survie entre initiés.
Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas un désaccord politique. C’est une opération de verrouillage. La Primature est devenue un poste à protéger comme un coffre-fort. En contournant les règles. En légitimant les magouilles. Le peuple ? On n’en parle même plus. Tout est fait pour créer l’illusion d’une continuité normale, alors qu’en coulisse, chacun cherche à s’accrocher à un morceau de pouvoir avant que la structure ne s’effondre complètement.
Le retour brutal de la realpolitik américaine
Dans ce capharnaüm institutionnel qu’on dirait tout droit sorti d’un livre de Kafka, une chose est sûre : les décisions ne sont plus exclusivement prises à Port-au-Prince. Depuis plusieurs mois déjà, les États-Unis ont cessé de jouer les arbitres passifs. La politique américaine envers Haïti est redevenue ouvertement interventionniste, dans la plus pure tradition de la “doctrine Monroe” revisitée à la sauce Trump. Exit la diplomatie feutrée. Place aux pressions frontales, aux rétorsions ciblées et aux sanctions immédiates.
Janvier 2026 l’a confirmé. Deux membres du CPT ont vu leurs visas révoqués du jour au lendemain, tout comme ceux de certains de leurs proches. Un message clair : ceux qui franchissent les lignes rouges fixées par Washington seront traités comme des parias. L’ambassade américaine a même publié des communiqués inhabituellement virulents, avertissant qu’aucune tentative de déstabilisation ne serait tolérée, et que les acteurs jugés proches des gangs ou de réseaux mafieux pourraient être directement visés.
Ce durcissement spectaculaire n’a rien de philanthropique. Il répond à une logique de sécurité intérieure. Il s’agit pour les États-Unis de contenir toute tentative de déstabilisation susceptible d’engendrer un flux migratoire incontrôlé vers la Floride. Pas de renforcement institutionnel, pas d’accompagnement démocratique. Juste une volonté froide de verrouiller la frontière caraïbe. Et dans ce jeu, peu importe que les partenaires haïtiens soient crédibles ou non. L’essentiel est qu’ils assurent un semblant de stabilité. C’est ainsi qu’un membre du CPT peut être soutenu un jour, puis lâché le lendemain, selon l’évolution des rapports de force internes.
Le drame, c’est que cette tutelle sécuritaire américaine coexiste avec une vacance totale de projet national. Il n’y a pas de vision, pas de cap, pas d’agenda clair pour la transition. Juste des injonctions extérieures et des réactions de court terme. Pendant ce temps, le citoyen haïtien assiste à ce théâtre d’ombres sans même savoir qui dirige vraiment. Le pouvoir ne s’exerce plus à travers les urnes, mais par fax diplomatique et pacte de non-agression entre mafieux.
Pour revenir au Conseil Présidentiel de Transition, il est devenu le symbole de tous les maux qui plombent notre écosystème politique. Le CPT devait être un point d’équilibre. Il est devenu un point de rupture. Il devait incarner une nouvelle manière de gouverner. Il symbolise aujourd’hui tout ce qu’Haïti tente de dépasser : les arrangements opaques, les intérêts particuliers, l’instrumentalisation du pouvoir à des fins personnelles. Au lieu de préparer le terrain pour des élections crédibles, il a aggravé la méfiance, alimenté les divisions, accéléré la perte de confiance dans les institutions.
Pire : cette mascarade est observée en silence par une population épuisée. Les Haïtiens ne descendent même plus dans la rue pour dénoncer les abus. Non par indifférence, mais par épuisement. Le fatalisme a remplacé la colère. L’indignation a cédé la place au repli. Quand le citoyen n’a plus d’interlocuteur légitime, il se réfugie dans la survie, dans l’informel, dans la débrouillardise. Et c’est ainsi que meurt une démocratie : non pas sous les balles, mais dans le mépris tranquille des puissants et la résignation amère des oubliés.
Haïti n’a pas besoin d’un autre conseil. Ni d’un autre “haut représentant”. Elle a besoin d’un nouveau contrat social. D’un pacte sincère entre gouvernants et gouvernés. D’un minimum d’éthique. D’un maximum de transparence. Et surtout d’une rupture nette avec la logique de prédation actuelle. Tant que ceux qui dirigent ne seront pas redevables, rien ne changera. Et tant que les grandes puissances traiteront Haïti comme un problème à contenir plutôt qu’une nation à soutenir, les crises se répéteront.
Le CPT n’est pas une erreur. C’est un miroir. Il reflète l’état réel de notre élite, de notre rapport au pouvoir, de notre dépendance internationale. Mais un miroir peut aussi être brisé. Il appartient désormais au peuple haïtien, et à sa diaspora, de dire si cette transition doit mourir comme elle a vécu : dans la confusion, le clientélisme et le mépris.
Dessalines Ferdinand
Le Floridien, 29 janvier 2026





