À peine la qualification des Grenadiers confirmée, que Donald Trump s’est précipité pour annoncer ce qu’il sait faire le mieux : fermer des portes, ériger des murs invisibles, montrer du doigt ceux qu’il considère comme des indésirables. Il n’a même pas laissé le temps à notre joie collective de retomber que déjà, il déclarait que les Haïtiens seraient interdits de venir supporter leur propre équipe durant la Coupe du Monde. Un réflexe pavlovien, presque mécanique, comme si toute avancée haïtienne devait immédiatement être accueillie par une mesure vexatoire. On aurait pu espérer que l’exploit sportif d’Haïti inspire un minimum d’élégance diplomatique. Mais non. Fidèle à lui-même, Trump a préféré répondre par l’exclusion.
Qu’on soit clair : cette décision est injustifiée, disproportionnée et profondément déplacée. Elle témoigne, une fois de plus, de la vision simpliste que cette administration entretient à propos d’Haïti. Trump semble convaincu que tout Haïtien muni d’un passeport et d’un billet de match n’a qu’une seule intention : s’infiltrer clandestinement aux États-Unis. Il agit comme si les ambassades américaines délivraient des visas en jetant des papiers en l’air et en espérant que ça tombe sur une bonne personne par hasard. Tout le monde sait pourtant que les procédures consulaires américaines sont parmi les plus strictes au monde. Il faut montrer patte blanche pour espérer avoir le fameux sticker sur son passeport : les contrôles, les vérifications, les entretiens, les preuves financières… tout est fait pour s’assurer que ceux qui entrent sur le territoire ne constituent pas un risque migratoire. C’est leur travail, leur mandat, leur obsession. Alors venir dire aujourd’hui que les Haïtiens qui souhaiteraient simplement encourager leur équipe seraient une “menace”, c’est non seulement infondé, mais insultant.
Dans le fond, Trump joue une partition vieille comme sa carrière politique : nourrir la peur pour justifier l’arbitraire. L’esprit de Coubertin ? Il repassera. De son côté, la FIFA, pourtant considérée comme une des organisations les plus puissantes au monde, n’a rien pu faire, même si ses statuts interdisent tout mélange entre la politique et le sport. Trump n’en a cure et préfère le passage en force comme à son habitude.
Mais ce qu’il n’a pas compris, c’est que cette interdiction ne changera rien pour les Grenadiers. Absolument rien. Depuis toujours, notre force a été notre diaspora, cette communauté immense, soudée, qui porte Haïti sur ses épaules quand l’État ne le peut plus. Si Trump pense que nous avons besoin de son “autorisation” pour faire entendre notre voix, il se trompe lourdement. Car la diaspora haïtienne est partout. Elle est à New York, Miami, Montréal, Paris, Santiago, São Paulo… et demain, elle sera dans les tribunes, dans les fan zones, dans les rues des villes hôtes. Si les supporters venus directement d’Haïti sont empêchés de voyager, alors ce sont nos compatriotes déjà sur place qui prendront le relais.
Et ils savent comment se faire entendre. Ce n’est pas un petit décret improvisé qui va nous réduire au silence.
En réalité, cette décision en dit plus sur Washington que sur Haïti. Elle révèle une administration déconnectée, incapable de distinguer le vrai du fantasme, prisonnière d’un discours électoral permanent. Trump n’est pas hors sujet ; il est hors-sol. Il pense que priver un peuple de tribune équivaut à priver une équipe de soutien. Il ne connaît pas Haïti, il ne connaît pas son histoire, et il n’a jamais compris que la diaspora haïtienne forme l’une des communautés les plus résilientes et les plus bruyantes du monde quand il s’agit de défendre ses couleurs.
D’ailleurs, dans le football moderne, les équipes dont les supporters traversent les frontières sont de plus en plus rares. Les déplacements sont coûteux, les visas compliqués, et les calendriers exigeants. Mais Haïti, elle, a une particularité : chaque ville où existe une communauté haïtienne peut se transformer en stade. Et ces communautés-là ne demandent qu’une seule chose : être vues et entendues. Elles feront le travail. Elles le font déjà. Il n’y a qu’à voir comment elles se mobilisent à chaque Gold Cup, comment elles envahissent les rues de Miami Gardens ou d’Orlando quand les Grenadiers jouent sur le sol américain. Rien ne pourra empêcher cela.
Trump pense peut-être qu’il envoie un message fort. En réalité, il prouve seulement qu’il n’a pas compris ce que représente le football pour Haïti. Notre équipe nationale n’est pas un simple groupe de joueurs : c’est un symbole de résistance, un rappel que nous existons, que nous tenons, que nous ne sommes pas faits pour courber l’échine. Chaque qualification, chaque victoire, chaque chant dans les tribunes est un acte de fierté, une manière de dire au monde que malgré la crise, la violence, l’instabilité et l’exil, Haïti ne disparaît pas.
Alors oui, la décision est injuste. Oui, elle nous indigne. Oui, elle montre une fois de plus à quel point certains dirigeants américains regardent notre pays avec une condescendance qui frise le ridicule. Mais qu’ils se rassurent : Haïti n’a jamais eu besoin de leur permission pour exister. Et certainement pas pour encourager son équipe nationale.
Les Grenadiers entreront sur le terrain la tête haute, avec la même rage que celle qui les a portés jusqu’à la qualification. Et dans les tribunes, qu’elles soient remplies de supporters venus de New Jersey ou de Montréal, une seule chose comptera : que notre équipe sache que nous sommes là.
Trump peut bien fermer ses frontières. Il ne fermera jamais nos voix !
Stéphane Boudin






