Invisibles parmi les invisibles : le sort des handicapés en Haïti

Photo crédit: facebook.com/FPFLHaiti
Dans la majorité des pays du monde, vivre avec un handicap, quel qu’il soit, est souvent synonyme de préjugés persistants, de stigmatisation, mais surtout, de discriminations de toutes sortes, à l’emploi, à l’éducation, aux soins, ou tout simplement aux infrastructures publiques et privées (bus, trottoirs, bâtiments, etc..). En Haïti, où la crise et le chaos consument le pays depuis des années, la situation des personnes handicapées est bien plus compliquée. La survie devient en effet l’unique horizon pour cette population délaissée par les pouvoirs publics, mais aussi par une partie de la société qui a déjà du mal à joindre les deux bouts.
 

Il faut dire que le fardeau du handicap en Haïti reste l’un des sujets les moins visibles dans le brouhaha du quotidien. Si les médias relatent les préoccupations majeures du moment, à savoir l’insécurité, la faim, la corruption ou encore la misère sociale, il n’en va pas de même pour les personnes handicapées qui, pourtant, vivent cette misère au carré. On parle ici de nos frères, de nos sœurs, de nos voisins, qui dans la réalité haïtienne d’aujourd’hui, sont traités comme des ombres. Invisibles pour l’État, ignorés par la société, absents des politiques publiques, et pourtant présents, bien présents, avec leurs souffrances, leurs luttes, mais aussi leur dignité. Chaque crise, qu’elle soit politique, sanitaire ou humanitaire, frappe durement l’ensemble de la population. Mais pour les Haïtiens en situation de handicap, ces secousses détruisent le peu d’équilibre qu’ils avaient réussi à bâtir. On l’a vu après le séisme de 2010, où des milliers d’Haïtiens sont devenus handicapés en une fraction de seconde, coincés sous les décombres. Quinze ans plus tard, combien d’entre eux ont été intégrés dans la société ? Combien ont eu accès à des soins adaptés, à une école, à un emploi, à une vie digne ? Trop peu. La réalité demeure brutale, cruelle, injuste : en Haïti, être handicapé, c’est vivre en marge de tout.

Les défis que doivent surmonter ces personnes vulnérables sont nombreux. Le premier obstacle est physique. Notre pays n’a aucune culture d’accessibilité. Monter quelques marches devant une école, un hôpital ou une administration est un geste banal pour la majorité, mais une barrière infranchissable pour celui ou celle en fauteuil roulant. Nos rues sont des pièges pour les personnes malvoyantes ou à mobilité réduite. Nos bus, nos trottoirs, nos bâtiments publics ne sont pas pensés pour eux. Photo source : Internet

Les défis que doivent surmonter ces personnes vulnérables sont nombreux. Le premier obstacle est physique. Notre pays n’a aucune culture d’accessibilité. Monter quelques marches devant une école, un hôpital ou une administration est un geste banal pour la majorité, mais une barrière infranchissable pour celui ou celle en fauteuil roulant. Nos rues sont des pièges pour les personnes malvoyantes ou à mobilité réduite. Nos bus, nos trottoirs, nos bâtiments publics ne sont pas pensés pour eux. Au final, on se retrouve avec une exclusion qui se construit d’office, dès que le béton ou l’asphalte sont coulés. À ce manque d’infrastructures s’ajoute le poids des mentalités. La stigmatisation colle à la peau des personnes handicapées comme une seconde prison. Dans beaucoup de familles haïtiennes, un enfant handicapé est encore perçu comme une malédiction, une honte qu’on cache, qu’on tait. Les regards de pitié, parfois de dédain, viennent rappeler à celui qui a déjà perdu une part de son autonomie qu’il n’est pas considéré comme un citoyen à part entière. Cette stigmatisation se transforme en cercle vicieux : l’enfant handicapé reste enfermé, ne va pas à l’école, devient adulte sans éducation ni formation, donc sans emploi. Et ainsi, sa pauvreté se creuse, sa dépendance augmente, et son invisibilité se renforce.

L’État, censé protéger les plus vulnérables, ne fait rien pour endiguer cette mise à l’écart. Pourtant, sur le papier, la Constitution haïtienne reconnaît pourtant l’égalité des droits. Mais entre les textes et la réalité, il y a un gouffre. Les rares structures publiques censées accompagner les personnes handicapées sont sous-financées, inefficaces, ou simplement inexistantes. Il existe heureusement des associations courageuses, comme la Fondation Fleur de Lys, souvent soutenues par des bénévoles, des paroisses, des organisations internationales ou encore par la diaspora, qui s’efforcent tant bien que mal de faire avancer les choses. Cependant, un pays ne peut pas se reposer uniquement sur la charité pour garantir les droits fondamentaux de ses citoyens. La vérité, c’est que le handicap n’a jamais été une priorité de nos gouvernements successifs. Dans un pays où même les valides manquent de tout, le handicap devient un angle mort total.

Pourtant, ignorer cette question n’est pas seulement une faute morale, c’est aussi un gaspillage de ressources humaines. Car les personnes handicapées ne demandent pas la pitié, mais l’opportunité. À l’image de Stephen Hawking en physique et cosmologie, d’Andrea Bocelli et Beethoven en musique ou de Michael J. Fox au cinéma… chacun ayant marqué son domaine respectif.

Vient ensuite la question de la survie, dans un contexte sécuritaire compliqué, où chacun cherche à rentrer chez soi sain et sauf. Comment une personne aveugle peut-elle fuir un quartier attaqué par des gangs ? Comment une personne en fauteuil peut-elle se mettre à l’abri quand les balles sifflent ? Comment un sourd peut-il entendre les alertes ? Le handicap, combiné à la violence, devient une condamnation invisible. Beaucoup de nos compatriotes handicapés vivent aujourd’hui dans des conditions indignes, prisonniers de leur corps, de leur quartier, de leur pauvreté.

Ce silence autour d’eux nous accuse tous. Car il est facile de dire que l’État est absent, que les politiciens sont coupables. Mais il faut aussi admettre que, comme société, nous n’avons pas fait l’effort de voir ces citoyens. Nous les croisons, nous les contournons, nous faisons semblant de ne pas entendre leur appel. Nous avons intégré leur invisibilité comme si elle allait de soi. Et c’est peut-être là la plus grande violence : l’indifférence. Il est temps de changer de regard. Reconnaître que la dignité d’un peuple se mesure à la façon dont il traite les plus fragiles. Haïti ne pourra jamais prétendre avancer tant qu’une partie de ses enfants reste clouée au sol, condamnée à l’exclusion. Parler du handicap, c’est refuser que nos compatriotes restent oubliés. C’est exiger que l’État assume ses responsabilités. Que chacun, à son niveau, pose un geste différent : inclure au lieu d’écarter, respecter au lieu de mépriser, tendre la main au lieu de détourner le regard.

Le fardeau du handicap ne doit plus être porté seulement par ceux qui en souffrent, mais par nous tous, collectivement. Parce qu’Haïti ne peut pas se relever en laissant ses enfants les plus vulnérables derrière elle. Parce que la justice sociale commence par là : rendre visibles ceux qu’on a rendus invisibles.

Stéphane Boudin

 
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