La mort tragique de Wanderson Zamy : L’urgence de professionnaliser les agents de sécurité en Haïti

Wanderson n’était pas un inconnu : influenceur apprécié sur les réseaux sociaux, basketteur en herbe, il venait de terminer ses études secondaires au Collège Canado-Haïtien

La mort tragique de Wanderson Zamy, 19 ans, influenceur connu sous le pseudonyme WZ12, tué d’une balle perdue lors d’une manifestation à Delmas 83, a choqué toute une nation. Plus qu’un simple fait divers, ce drame met en lumière l’amateurisme dans le recrutement des agents de sécurité, reflet d’une société qui fonctionne « à l’envers », comme le dénonçait déjà la chanson « A Lanvè » du maestro Richie, interprétée par Gracia Delva. À travers l’affaire Zamy, la jeunesse réclame non seulement justice, mais aussi une réforme profonde pour mettre fin à ce désordre institutionnalisé.

 
Par Dessalines Ferdinand, éditeur du journal Le Floridien

Dans un pays miné par la misère, chacun tente de trouver un moyen de survie. Les années passées sur les bancs de l’école, les diplômes durement acquis, n’offrent bien souvent aucune garantie d’embauche. Alors, tout travail trouvé par hasard devient une manne tombée du ciel. C’est dans ce contexte qu’un grand nombre de jeunes acceptent des métiers pour lesquels ils n’ont ni formation adéquate, ni véritable vocation. Le métier d’agent de sécurité en est un triste exemple.

Or, ce manque de professionnalisme n’est pas sans conséquence. L’actualité récente en a apporté la preuve éclatante et douloureuse. Le 18 août dernier, au moment où des professeurs manifestaient devant les locaux du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) pour réclamer de meilleures conditions de travail, un agent de sécurité du ministère, censé maintenir l’ordre, a choisi d’ouvrir le feu à hauteur d’homme. Pas pour se défendre contre une menace armée, mais simplement pour disperser une foule de protestataires désarmés.

Ce geste irréfléchi a coûté la vie à Wanderson Zamy, un étudiant de 19 ans très suivi sur TikTok sous le pseudonyme WZ12, atteint mortellement à l’estomac alors qu’il traversait la zone de Delmas 83. Le chauffeur de la moto qui le transportait a lui aussi été blessé. Mais si ce dernier avait succombé et que le collégien s’en était sorti indemne, l’affaire n’aurait sans doute pas eu le même retentissement. Car Wanderson n’était pas un inconnu : influenceur apprécié sur les réseaux sociaux, basketteur en herbe, il venait de terminer ses études secondaires au Collège Canado-Haïtien, l’une des rares institutions de renom qui tente encore de donner un sens à un système éducatif en défaillance depuis la chute du régime des Duvalier. Sa notoriété lui conférait une place particulière dans le cœur de la jeunesse haïtienne. Plus qu’un simple fait divers, sa mort a provoqué un véritable séisme, suscitant l’indignation et la mobilisation immédiate des jeunes face à la perte de l’un des leurs.

Le 21 août, une marche de protestation a eu lieu à Delmas 83. Influenceurs, proches et simples citoyens s’y sont retrouvés, unis par la douleur et la colère. Des cierges ont été déposés, des slogans ont retenti : « Justice pour Zamy ». Face à la pression populaire, le MENFP a annoncé des mesures conservatoires contre quinze agents de sécurité impliqués, remis à la justice avec leurs armes. L’institution promet de collaborer pleinement avec les autorités judiciaires pour que toute la lumière soit faite.

La Présidence et la Primature n’ont pas tardé à réagir, condamnant fermement cet acte odieux et exprimant leur solidarité envers la famille endeuillée. Dans une note publique, le président du CPT, Laurent Saint-Cyr, a présenté ses condoléances à la famille du défunt et à l’ensemble de la jeunesse haïtienne, profondément bouleversée.

Wanderson Zamy est tombé, victime d’une balle injuste, victime aussi d’un système où l’improvisation remplace trop souvent la compétence. Si rien ne change, combien d’autres Zamy faudra-t-il encore pleurer avant que la professionnalisation devienne enfin une priorité nationale ? Photo source: facebook.com/loutchinamusic

Si le président du CPT et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ont condamné avec force la tragédie en exprimant leur douleur et leur indignation, leurs déclarations restent néanmoins incomplètes. Au-delà des paroles et des promesses de faire la lumière sur cet incident regrettable, aucun d’eux n’a publiquement pris l’engagement d’examiner en profondeur la faillite du système de recrutement des agents de sécurité. En réalité, ils se contentent de réagir sous la pression de la rue, en particulier celle d’une jeunesse révoltée, sans proposer de réformes structurelles capables de prévenir la répétition de tels drames.

Ce drame met en évidence un problème plus profond : en Haïti, les recrutements ne se font pas toujours sur la base de compétences. Trop souvent, ce sont les amitiés, la militance politique ou les réseaux personnels qui priment. Celui qui est véritablement qualifié pour occuper un poste reste écarté, tandis que l’opportunisme l’emporte. Les conséquences, elles, se mesurent en vies humaines perdues.

Cet incident mortel met en lumière, de façon tragique, la pertinence de la chanson « A Lanvè », composée par Jean-Hérard Richard, alias Richie, et interprétée par l’ex-sénateur et chanteur Gracia Delva sur l’album Gracia et Richie Yo Remele, sorti en 2006. Dans ce titre, Richie dénonçait déjà une société qui fonctionne à contre-sens : des individus placés là où ils ne devraient pas être, des médecins qui s’improvisent juges, des juges qu’on retrouve dans les cliniques médicales, et des incompétents propulsés à des postes stratégiques. En Haïti, ceux qui devraient protéger finissent parfois par opprimer, tandis que l’injustice prospère sur le favoritisme et l’improvisation. À cela s’ajoutent des agents de sécurité incapables d’assurer réellement la sécurité. L’affaire Zamy illustre cruellement cette réalité « à l’envers » qui gangrène la société haïtienne.

La mort tragique de Wanderson Zamy illustre l’urgence de professionnaliser les agents de sécurité, qu’ils soient employés par des institutions publiques ou privées. Un agent formé aurait su gérer une foule en colère sans recourir à une arme létale. Un agent bien sélectionné aurait eu conscience de sa responsabilité, de l’importance de protéger la vie humaine avant tout.

La marche pour réclamer justice à Delmas 83 n’est pas seulement un cri de douleur pour un jeune arraché à la vie. C’est un appel lancé à l’État et à la société : mettre fin à l’amateurisme, instaurer des normes strictes de recrutement et de formation pour les agents de sécurité, et rappeler à tous que la vie humaine n’est pas un dommage collatéral.

Wanderson Zamy est tombé, victime d’une balle injuste, victime aussi d’un système où l’improvisation remplace trop souvent la compétence. Si rien ne change, combien d’autres Zamy faudra-t-il encore pleurer avant que la professionnalisation devienne enfin une priorité nationale ?

 

 

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