Labadie abandonnée, Cap-Haïtien oublié : le naufrage touristique du nord

Les compagnies maritimes, autrefois séduites par la quiétude de Labadie et la richesse culturelle du Cap-Haïtien, annulent les escales les unes après les autres. Source: Internet

Depuis plusieurs mois, les paquebots se font de plus en plus rares. Certains, pourtant habitués, ne viennent plus. Les compagnies maritimes préfèrent suspendre, reporter, détourner. Pas de date de retour claire. Juste une inquiétude permanente autour de la situation sécuritaire globale. Pourtant, personne n’a attaqué Labadie. Aucun incident n’a été signalé dans les zones touristiques du nord. Mais le climat de peur généralisée, lui, a suffi. Et la sanction est tombée : Haïti n’est plus une destination « présentable ».


Par Stéphane Boudin
 

Le nord de notre pays, qui a longtemps été préservé des violences de la capitale, voit aujourd’hui s’éloigner l’une de ses principales bouées économiques : les croisières. Les compagnies maritimes, autrefois séduites par la quiétude de Labadie et la richesse culturelle du Cap-Haïtien, annulent les escales les unes après les autres. Officiellement, c’est pour des raisons de sécurité. Officieusement, c’est la conséquence directe d’une image nationale devenue toxique. Et dans les marchés de la côte nord, le malaise est palpable parmi la population qui n’avait vraiment pas besoin de ça.

À première vue, tout semblait pourtant jouer en faveur du nord d’Haïti. Contrairement à la région métropolitaine, embourbée dans une violence incontrôlable depuis des années, les environs de Cap-Haïtien respiraient encore.

Le tourisme y survivait, certes discrètement, mais de façon régulière. Et surtout, le business model touristique de la région était concentré autour d’un moteur très spécifique : les croisières. Ces géants des mers, venus de Floride, faisaient escale à Labadie, une péninsule paradisiaque semi-privatisée et transformée en paradis tropical sur mesure. Loin des foules, sécurisée, surprotégée diraient certains. Une carte postale artificielle, peut-être, mais qui permettait au moins à toute une région de respirer.

Panneau de ‘Welcome/Bienvenue’ à l’entrée de Labadie, Haïti. Crédit photo : Stevenson Pierre Joseph

Chaque paquebot qui accostait ramenait dans ses cales des centaines de touristes avides de changement, d’authenticité et de dépaysement. Et à Labadie, avec la chaleur des gens, la richesse culturelle mais aussi les prix abordables sur les étals des échoppes, les visiteurs étaient aux anges. De l’autre côté, ce sont des dizaines de vendeurs, d’artisans, de guides, de chauffeurs, de restaurateurs, de gardiens, de dockers qui travaillaient. C’est un écosystème fragile, mais essentiel, qui tournait autour de cette activité. On n’en parlait pas beaucoup, mais ces escales faisaient vivre des quartiers entiers. On ne comptait plus les familles qui payaient la scolarité d’un enfant grâce à la vente de souvenirs ou à une journée de service sur le quai. Mais voilà que ce fragile équilibre s’effondre.

Depuis plusieurs mois, les paquebots se font de plus en plus rares. Certains, pourtant habitués, ne viennent plus. Les compagnies maritimes préfèrent suspendre, reporter, détourner. Pas de date de retour claire. Juste une inquiétude permanente autour de la situation sécuritaire globale. Pourtant, personne n’a attaqué Labadie. Aucun incident n’a été signalé dans les zones touristiques du nord. Mais le climat de peur généralisée, lui, a suffi. Et la sanction est tombée : Haïti n’est plus une destination « présentable ».

Une image nationale qui contamine même les zones stables

La décision des croisiéristes repose moins sur des faits que sur une perception. Et cette perception est aujourd’hui catastrophique. Dans l’imaginaire international, Haïti est devenu synonyme de chaos. Les gangs, les enlèvements, les scènes de guerre urbaine… tout cela a façonné au fil des mois une image qui dépasse de loin les réalités locales. Même les régions stables paient le prix de cette réputation empoisonnée. C’est un effet domino cruel : Port-au-Prince brûle, et Cap-Haïtien suffoque de l’autre côté du pays. Un effet collatéral aux conséquences désastreuses sur tous les plans.

Il faut dire que les compagnies de croisière ont leurs propres calculs. Elles vendent de la tranquillité, du plaisir, de l’évasion. Le moindre incident, même lointain, peut devenir un cauchemar médiatique. Dans ces conditions, prendre le risque de débarquer des milliers de passagers sur une île associée à la violence est devenu impensable. Même si le site est sécurisé, même si la zone est calme. Car aux yeux du touriste moyen, Haïti est une seule et même entité indistincte. Un pays en crise, point final.

À partir de là, quel avenir touristique pour Haïti ? On est en droit de se poser la question. Car si nous ne parvenons pas à rétablir une distinction entre les zones à risque et les zones viables, tout le pays risque d’être mis hors circuit. À force de laisser le doute planer, de laisser les médias étrangers véhiculer les images qu’ils veulent, on abandonne des poches entières de stabilité. On laisse mourir les endroits qui pourraient justement servir de vitrine positive. On sacrifie les exceptions sur l’autel de la peur généralisée.

C’est aussi là que l’État, ou ce qu’il en reste, a failli. Aucune stratégie claire n’a été mise en place pour défendre la position du nord. Aucun plan de communication, aucun lobbying international pour rassurer les opérateurs.

Pas de distinction officielle, pas de campagne d’image. Silence radio. Et pendant ce temps, d’autres pays en profitent. Les bateaux qui évitent Labadie accostent ailleurs, emportant avec eux des milliers de dollars qui ne viendront pas irriguer notre économie locale.

Impact économique négatif, avenir incertain

Ce que les gens ne voient pas, ce sont les visages derrière les chiffres. Ceux pour qui une escale de croisière n’est pas une attraction, mais une bouffée d’oxygène. Les artisans de souvenirs, les coiffeuses improvisées sur la plage, les jeunes qui dansent pour quelques billets, les anciens qui gardaient les entrepôts, les mères qui préparaient les plats locaux servis en bord de mer. Toute une logistique, toute une chaîne humaine est désormais figée, sans perspective.

Pour ces travailleurs, il n’y a pas d’alternative immédiate. La croisière n’est pas un secteur parmi d’autres, c’est souvent le seul filet de sécurité. Sans tourisme, ils tombent dans l’informel pur, ou dans le vide. Car ce sont là des milliers de familles qu’on prive de nourriture, de matériel scolaire pour les enfants, de médicaments, de loyers.

Le drame, c’est que cette économie aurait pu devenir un modèle. Le nord, avec ses atouts historiques, culturels, maritimes, aurait pu tracer une autre voie. On aurait pu répliquer l’expérience ailleurs, étendre les circuits, créer une image alternative. Mais tout cela repose sur une stabilité minimale. Et cette stabilité, aujourd’hui, est déniée.

Les autorités locales se retrouvent prises au piège. Elles n’ont ni les moyens ni les leviers pour inverser la tendance. Elles voient le principal moteur de développement de leur région se tarir, impuissantes. Et dans cette léthargie touristique, c’est une jeunesse entière qui perd confiance. Car voir des bateaux passer au loin sans accoster, c’est comme voir l’avenir partir sous votre nez.

Il est primordial que les autorités locales n’attendent pas que les croisiéristes décident, de leur plein gré, de revenir ou non. Il faut prendre les devants, se montrer proactives. Agir. Forcer le destin. La première des choses est de rassurer. Sécuriser des corridors viables. Fidéliser. Montrer qu’on n’est pas plus en danger à Labadie qu’en Floride ou en Guadeloupe. Promouvoir la richesse culturelle unique de la région. Montrer qu’au-delà des images négatives que les médias véhiculent, il y a un peuple fier, chaleureux, hospitalier, qui accueille les étrangers les bras ouverts. Les haïtiens ont assez souffert de ces amalgames aussi injustes que néfastes. Ne laissons pas quelques graines pourries, à savoir les gangs et les politiciens corrompus, prendre en otage une nation entière.

Haïti mérite mieux que d’être condamné par association. Le nord n’est pas la capitale. Labadie n’est pas Carrefour-Feuilles. Cap-Haïtien n’est pas Martissant. Il faut le dire, le redire, et surtout le prouver. Car si nous ne défendons pas nous-mêmes nos derniers bastions de stabilité, personne ne le fera à notre place. Et le jour où les croisières ne reviendront vraiment plus, il ne restera que le regret de n’avoir pas su agir à temps.

Stéphane Boudin
Le Floridien, 30 octobre 2021

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