
Quand même Médecins Sans Frontières (MSF) plie bagage, il faut cesser de se voiler la face : nous avons franchi un seuil. Ls soignants partent à leur tour. Un de plus, qui prouve qu’on s’achemine tout droit vers le point de non retour. Car au-delà de l’ONG, c’est le symbole que représente ce départ qui doit nous interpeller. Celui de l’abandon. Celui d’un pays où même les plus dévoués n’arrivent plus à travailler. Un pays que l’on cesse peu à peu d’aider, non par oubli, mais par impossibilité.
MSF, ce sont ces médecins qui opéraient parfois à la lumière des téléphones, dans des cliniques improvisées, avec des moyens dérisoires. Ce sont ces équipes qui, malgré les balles, malgré les pillages, soignaient encore, là où l’État avait cessé de jouer son rôle. Quand les hôpitaux publics fermaient ou se vidaient faute de personnel, MSF restait. Quand les autres agences repliaient, MSF restait. Et maintenant, MSF s’en va.
Le départ de cette organisation n’est pas un caprice ni une punition. C’est un constat amer de la situation sur place. Travailler en Haïti est devenu impossible. Trop de risques, trop d’agressions, trop de zones interdites. Les convois sont attaqués, les patients eux-mêmes se font tirer dessus, les soignants sont pris en otage. Il ne s’agit plus d’insécurité ambiante, mais d’un effondrement total des conditions minimales pour secourir. Même les humanitaires, pourtant formés à l’extrême, refusent désormais de servir de cibles vivantes.
Et bien sûr, c’est toujours la population qui paie les frais de cette violence généralisée. Pas seulement de balles, mais de tout le reste. D’abcès qui s’infectent. De plaies non soignées. De diarrhées chez les nourrissons. De fièvres qui n’ont plus de remèdes. Le choléra rôde encore, la malnutrition explose, les femmes accouchent sans assistance, les enfants se blessent sans soins. L’hôpital devient un luxe inaccessible au commun des mortels. Et MSF, qui maintenait encore quelques îlots de vie, est contrainte de quitter le navire.
Ce départ n’est pas une surprise en soi, car chaque semaine ou presque, une organisation annonce son retrait. Des ambassades ferment, des ONG suspendent leurs projets, des agences de coopération se mettent en veille. Les missions de courte durée deviennent plus rares, les budgets sont redirigés vers d’autres crises jugées plus “accessibles”. Haïti devient, pour beaucoup, une cause perdue. Une ligne rayée sur la carte des engagements.
Mais comment en est-on arrivé là ? Depuis quand considère-t-on comme normal qu’un hôpital soit vidé à la moindre alerte ? Depuis quand accepte-t-on que les patients meurent à la porte des cliniques ? Malheureusement, non seulement ces questions ne trouvent plus de réponses, mais l’indignation elle-même s’est émoussée, rongée par l’habitude.
Il ne faut pas se tromper : ce retrait n’est pas une défaite de MSF. C’est la défaite de tous ceux qui, depuis des années, refusent de voir l’ampleur du désastre. C’est l’échec de l’État haïtien, bien sûr, incapable d’assurer la moindre sécurité, la moindre présence, la moindre autorité. Mais c’est aussi l’échec des partenaires internationaux, qui ont multiplié les promesses creuses, les plans de soutien inapplicables, les missions au rabais.
Et au milieu de tout ça, il y a les gens. Ceux qui n’ont pas de plan B. Ceux pour qui le départ de MSF, c’est la perte de la seule salle d’urgence, du seul médecin, du seul endroit où accoucher sans mourir. Les quartiers entiers qui n’ont plus de pharmacie, plus de centre de santé, plus de vaccin. Les enfants qui grandissent sans suivi, sans vaccins, sans dentistes, les personnes âgées qui ne reçoivent plus de soins et sont abandonnées aux douleurs chroniques. On parle ici de centaines de milliers de personnes que l’on condamne, sans procès, à la survie nue.
Le pire, c’est qu’aucune structure ne vient prendre la relève. Les hôpitaux publics sont débordés, sous-équipés, parfois fermés. Le secteur privé est inaccessible pour la majorité de la population. Et les rares cliniques encore debout sont souvent la cible de tentatives d’intimidation, de vols, de racket et d’extorsion. En partant, MSF ne libère pas une place : elle laisse un vide.
Alors que faire ? D’abord, ne pas s’habituer. Ne pas considérer ce départ comme un fait divers de plus dans le naufrage haïtien. Ensuite, tirer les conséquences. Si même les humanitaires fuient, c’est que nous avons atteint un point de rupture. Et à partir de ce point, tout doit être repensé. Il ne s’agit plus de reconstruire. Il s’agit de permettre, d’abord, de survivre.
Ce départ doit être l’électrochoc qui force les autorités, aussi faibles soient-elles, à garantir au moins une enclave de sécurité autour des infrastructures médicales. Il doit aussi inciter les acteurs de la diaspora, les maires, les églises, les organisations locales à se mobiliser. Car désormais, il ne reste que nous. Nous seuls. Pour créer des réseaux alternatifs. Pour ouvrir une infirmerie de fortune. Pour envoyer du matériel. Pour défendre ceux qui soignent encore, avec les moyens du bord.
Et il faut parler. Dire au monde que ce départ n’est pas un détail, mais une tragédie. Que ce n’est pas la faute de MSF, mais celle d’un système qui laisse Haïti s’enfoncer, année après année, sans jamais construire de digue. Haïti n’est pas simplement une crise chronique. C’est un abandon organisé. Une extinction par fatigue. Un peuple qui crie mais qu’on n’entend plus.
Alors à ceux qui nous lisent depuis Miami, New York, Montréal, Paris : comprenez que chaque départ d’ONG est un pas de plus vers le néant. Et que si vous n’agissez pas, ne serait-ce que pour soutenir une petite structure, un dispensaire, un projet local, alors vous vous réveillerez un jour dans un pays où même les blessés ne seront plus soignés. Où l’on enterrera encore plus vite, parce que même la douleur n’aura plus d’espace pour exister.
Le départ de Médecins Sans Frontières est une sonnette d’alarme. Si vous l’ignorez, ce sera bientôt la dernière.
Stéphane Boudin





