Ce n’est plus un murmure. Ce n’est plus un avertissement discret. C’est un cri d’alarme qui monte de Port-au-Prince à Gonaïves, de Carrefour à Cité Soleil. Et pourtant, la communauté internationale continue de détourner le regard, feignant de ne pas entendre. Depuis trop longtemps, Haïti émet des signaux faibles. Trop faibles peut-être pour attirer les projecteurs médiatiques ou mobiliser les chancelleries. Mais ces signaux-là, s’ils ne sont pas pris au sérieux, annoncent le pire. Et le pire, cette fois-ci, n’est plus une simple instabilité politique. Le pire, c’est la somalisation de notre pays. Le basculement définitif dans une anarchie structurelle, où l’État n’est plus qu’un souvenir lointain, et où des bandes armées dictent leur loi sur un territoire sans maître.
À ceux qui doutent encore de la gravité de la situation, qu’ils écoutent Radio Taliban FM. Oui, vous avez bien lu. Une station de radio prise d’assaut, devenue radio pirate et émettant depuis les zones contrôlées par les gangs, qui diffuse de la propagande violente, des messages codés et des menaces ouvertes. Une radio qui s’assume comme bras médiatique d’un pouvoir parallèle, armé et sans foi ni loi. Ce n’est pas de la fiction, ce n’est pas une exagération journalistique. C’est le reflet cru de ce que devient Haïti aujourd’hui : un territoire fragmenté, livré à des seigneurs de guerre qui ne se contentent plus de tirer, mais qui s’organisent, se financent, se légitiment. À travers les armes, mais aussi à travers les ondes.
Les enlèvements sont devenus banals. Les massacres se succèdent dans l’indifférence. Les femmes sont violées en plein jour, les écoles fermées par dizaines, les hôpitaux désertés. Le pays fonctionne au ralenti, si tant est qu’on puisse encore parler de fonctionnement. Et pendant ce temps, la communauté internationale bricole. Elle convoque des réunions, publie des communiqués stériles, annonce des plans sans calendrier, sans moyens, sans courage. On dirait que personne n’a encore compris que le chaos haïtien n’est pas une tragédie locale. C’est une bombe à fragmentation aux effets régionaux.
Pensons une seconde aux États-Unis, si prompts à défendre leurs intérêts dès qu’un baril de pétrole est menacé au Moyen-Orient. Ont-ils conscience que, si rien n’est fait, c’est à quelques centaines de kilomètres de la Floride qu’un sanctuaire du crime organisé va s’installer durablement ? Des groupes armés surarmés, habitués à la violence, appuyés par des réseaux transnationaux de trafiquants, de blanchisseurs, et peut-être demain… de groupes extrémistes. Car oui, la porosité entre crime organisé et idéologie radicale est une constante dans tous les pays en déliquescence. Ne pas voir cette possibilité, c’est refuser de regarder l’Histoire en face. La Somalie, le Mali, le Yémen nous l’ont montré : quand les structures de l’État tombent, ce sont les forces les plus brutales qui s’imposent. Et elles n’ont aucune limite, ni territoriale ni morale.
Certains diront que nous exagérons. Que Haïti a toujours connu des crises, que le pays s’en sortira comme toujours. Mais cette fois, les choses sont différentes. Ce ne sont pas seulement des manifestations ou des troubles politiques. C’est un effondrement progressif, systémique. Ce sont les institutions qui se vident de toute autorité. Ce sont les ministres qui n’osent plus sortir de chez eux sans escorte. Ce sont les juges qui démissionnent ou s’exilent. Ce sont les routes qui ne mènent plus nulle part. Ce sont les familles, les commerçants, les enfants, qui apprennent à vivre sous la loi de la peur.
Et pendant ce temps, que font les puissances étrangères ? Elles tergiversent. Elles conditionnent leur aide à une “stabilité politique” qu’elles savent impossible à obtenir dans les circonstances actuelles. Elles parient sur des élections, alors que personne ne peut aujourd’hui garantir la sécurité d’un bureau de vote. Elles s’en remettent à des processus diplomatiques creux, dans lesquels les gangs eux-mêmes se permettent parfois d’intervenir, en imposant leurs délais, leurs ultimatums, leurs zones d’influence. L’ONU parle de forces internationales, mais tarde à les déployer. Les États-Unis délèguent à des partenaires, comme le Kenya, le soin de mener une mission dont ils savent pourtant qu’elle nécessite une coordination logistique et militaire sérieuse. C’est une passivité qui frôle la complicité.
L’aveuglement volontaire des grandes puissances est d’autant plus inacceptable qu’elles ont, pour certaines, contribué directement à la fragilité de notre État. À force d’ingérences maladroites, de missions onusiennes mal pensées, de soutien à des élites corrompues, elles ont sapé les bases de notre souveraineté sans jamais reconstruire les fondations. Aujourd’hui, elles fuient leurs responsabilités sous prétexte de respecter notre “autodétermination”. Mais quel peuple peut décider librement sous la menace d’un fusil ? Quelle démocratie peut se tenir sur les décombres d’un État fantôme ?
Il est temps d’ouvrir les yeux. Il y a des images qui marquent un tournant, des symboles qui, lorsqu’ils tombent, sonnent comme des avertissements. La destruction de l’hôtel Oloffson la semaine écoulée en est un. Ce n’est pas seulement un bâtiment qui a brûlé dans les flammes de la coalition criminelle Viv Ansanm. C’est un morceau d’Haïti qui s’est effondré sous nos yeux. Un lieu chargé d’histoire, témoin des heures glorieuses comme des heures sombres, réduit en cendres par la fureur des gangs. Ce manoir du XIXe siècle, avec ses tourelles gothiques et ses balcons sculptés, était bien plus qu’un hôtel : c’était un repère, un refuge, une scène vivante de notre culture. Il accueillait des écrivains, des musiciens, des journalistes. Il racontait Haïti dans toute sa complexité. Aujourd’hui, il ne reste que des braises et des regrets. Et si l’on n’est même plus capables de protéger nos lieux de mémoire, comment espérer sauver le reste ? Ce qu’on appelle pudiquement “insécurité” est en réalité une entreprise de démolition nationale. Et l’indifférence du monde face à ces pertes culturelles en dit long sur ce qu’il reste de notre dignité collective aux yeux des puissants.
Haïti n’est pas un problème haïtien. C’est un enjeu régional, continental, global. Qu’on ne s’étonne pas de voir des bateaux clandestins bourrés d’armes, de drogues et de migrants désespérés sillonner les eaux des Caraïbes. Et ce jour-là, il ne faudra pas venir jouer les pompiers quand tout aura explosé. Car les signaux faibles étaient là. Clairs, insistants, tragiques. Mais on les aura choisis d’ignorer.
Stéphane Boudin
Image credit: Unknown / Found on the Internet






