Haïti : les vols américains vers Port-au-Prince suspendus jusqu’au 3 septembre 2026

Le ciel de la capitale reste verrouillé pour les vols américains jusqu’au 3 septembre 2026, au nom des risques liés aux groupes armés. Crédit photo : Guérinault Louis / The Haitian Times

Il y a quelque chose d’humiliant dans la situation actuelle d’Haïti. Le ciel de la capitale reste verrouillé pour les vols américains jusqu’au 3 septembre 2026, au nom des risques liés aux groupes armés. Il est vrai que les gangs tirent en ce moment sur tout ce qui bouge, sur terre comme dans le ciel, poussant les gouvernements étrangers à ne prendre aucun risque. Pour la diaspora, c’est une contrainte de plus, obligeant les voyageurs à se contorsionner pour trouver des voies alternatives, quitte à ce que cela coûte beaucoup plus cher.

De fait, notre pays est désormais placé sous cloche dans une sorte de quarantaine politique, économique et psychologique. D’où la nécessité de tenter quelque chose de réaliste et durable pour sortir de cet isolement.

Et c’est dans cette optique que le nouveau gouvernement (provisoire) essaie de rouvrir l’axe avec la République dominicaine, un espace considéré par beaucoup comme vital, et sans lequel l’économie haïtienne reste à moitié paralysée. Il faut avoir l’honnêteté de le dire : depuis plusieurs années, les relations entre les deux pays ont été plombées par les tensions frontalières, les crispations migratoires, le dossier du canal à Ouanaminthe, les démonstrations de force et les postures nationalistes du côté dominicain. Haïti a subi cet affront, mais sans jamais plier, sans jamais vendre sa dignité, sans se conformer à un diktat à la fois injuste et brutal.

Le dialogue avait timidement repris en janvier 2024 autour du dossier du canal, avec l’idée de poursuivre les échanges. Mais entre-temps, la crise haïtienne s’est aggravée, la méfiance s’est accentuée, et l’axe haïtiano-dominicain s’est enlisé dans une relation de : ‘je t’aime, moi non plus’’. Or les Nations-Unies le disent clairement : les deux pays sont condamnés à s’entendre, vu la profonde interdépendance géographique et économique.

Et c’est peut-être là que se joue, au moins en partie, notre sortie de l’isolement. Non pas dans les grands discours sur la souveraineté offensée, non pas dans les indignations stériles, mais dans la reprise froide, méthodique, pragmatique de ce qui peut encore faire respirer le pays. Il ne s’agit pas d’aimer ou non la République dominicaine. Il ne s’agit même pas d’effacer les contentieux, ni les humiliations, ni les différends historiques. Il s’agit de comprendre qu’Haïti ne peut plus se permettre de transformer chaque point de friction en mur infranchissable. Nous avons besoin d’un voisinage fonctionnel. Nous avons besoin d’une frontière qui cesse d’être seulement un lieu de crispation pour redevenir aussi un espace de circulation, d’échange, de commerce, voire de survie.

L’ONU, de son côté, pousse dans cette direction de manière de plus en plus claire, même si le langage onusien reste souvent enveloppé de prudence. Ce que disent les Nations Unies, en substance, est simple : Haïti et son peuple ne peuvent pas attendre plus longtemps. Les enfants et les jeunes, en particulier, ne peuvent pas rester suspendus à un retour hypothétique de la sécurité pendant que tout le reste s’effondre. En ce moment, presque tous les indicateurs sont au rouge : la pauvreté, l’insécurité alimentaire, les déplacements forcés, la destruction des services publics et la fragmentation institutionnelle. Autrement dit, attendre que toutes les conditions idéales soient réunies avant de réactiver les leviers économiques et diplomatiques reviendrait à condamner une génération entière à l’asphyxie.

C’est pourquoi le pari de dégeler l’axe dominicain est audacieux, mais nécessaire. Audacieux, parce qu’il touche à une relation inflammable, où les réflexes de fierté blessée, d’opportunisme politique et de calcul électoral prennent souvent le dessus sur la raison. Nécessaire, parce qu’un pays déjà coupé de ses liaisons aériennes normales, fragilisé sur le plan portuaire, dépendant de ses circuits de survie et de ses marchés frontaliers, ne peut pas durablement fonctionner en se privant d’un lien aussi central. Même du strict point de vue de la sécurité, la coopération frontalière n’est pas un luxe. Rappelons d’ailleurs que les instances internationales appellent à mettre plus de moyens le long de la frontière poreuse avec la République dominicaine afin de mieux lutter contre les trafics illicites, notamment d’armes, ainsi qu’à renforcer les capacités douanières et de contrôle. Là encore, le réalisme devrait l’emporter : on ne combattra pas la criminalité transnationale en transformant la frontière en théâtre permanent de gesticulations.

Le vrai enjeu n’est pas de renouer avec nos voisins pour la photo. Le vrai enjeu est de faire de ce dégel un levier concret : relancer les échanges, fluidifier certaines circulations, desserrer l’étau sur les communautés frontalières, donner de l’air aux petits commerçants, rouvrir des horizons à une jeunesse qui ne voit aujourd’hui que deux portes de sortie : l’exil ou l’enrôlement dans le désespoir.

Il faut aussi comprendre ce que signifie ce moment sur le plan symbolique. Quand les États-Unis ferment le ciel, ils envoient un message de défiance. Quand Haïti tente de rouvrir l’axe dominicain, elle tente de répondre par un message de nécessité. Le premier dit : nous ne vous jugeons pas assez sûrs. Le second essaie de dire : nous refusons de mourir étouffés. Entre les deux, il y a toute la bataille actuelle pour savoir si le pays sera condamné à l’isolement ou capable, malgré tout, de rouvrir quelques artères vitales.

Au fond, le problème haïtien n’est pas seulement sécuritaire. Il est aussi temporel. On demande toujours au pays de patienter. D’attendre l’État. D’attendre la mission. D’attendre la stabilisation. D’attendre que les armes se taisent. Mais les jeunes, eux, ne vivent pas dans le conditionnel. Ils vivent dans l’urgence. Leur avenir ne peut pas rester suspendu à une amélioration qui ne vient jamais. Une économie ne repart pas quand tout va bien ; souvent, elle aide justement à empêcher que tout aille encore plus mal. Voilà pourquoi il faut sortir de cette logique absurde où la sécurité serait la condition préalable à toute reprise, alors même que l’absence totale de reprise alimente elle-même l’insécurité. C’est un peu comme le serpent qui se mord la queue.

Il n’y a pas de miracle en vue. Ni du côté de Washington, qui sécurise d’abord ses propres intérêts, ni du côté des grandes capitales, qui regardent Haïti comme un dossier plus que comme un peuple. Il n’y a qu’une vérité un peu rude : si nous ne rouvrons pas ce qui peut l’être, si nous ne réamorçons pas ce qui peut encore fonctionner, alors l’isolement finira par devenir non plus une conséquence de la crise, mais sa forme définitive. Et un pays enfermé trop longtemps finit toujours par se vider de ses forces, de sa jeunesse et de sa patience.

Stéphane Boudin

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