Peut-on vraiment parler d’un tournant national lorsque l’homme à la tête de l’État… est un entrepreneur ? Voilà le constat amer qui s’impose à nous avec la nouvelle désignation de Laurent Saint-Cyr à la tête de l’État. L’homme d’affaires, figure du secteur privé, vient de s’adjuger à son tour le rôle omnipotent de président du Conseil Présidentiel de Transition. Une nomination qui, à elle seule, résume l’impasse dans laquelle se trouve notre pays : celle d’un pouvoir autoproclamé, désincarné, déconnecté des réalités vécues par la majorité des Haïtiens. Le choix de ce Conseil au nom pompeux, et de ceux qui le président, n’est pas un signal de renouveau, mais le prolongement d’un système qui recycle ses élites sans jamais se poser la question de qui les légitime.
Depuis des mois, ce Conseil brasse des mots, produit des discours, annonce des promesses, mais peine à produire du réel. On nous parle de transition, de concertation, de dialogue. Pourtant, dans les rues, les seules voix audibles sont celles des armes. L’État, tel qu’il est censé exister, s’est évaporé. Ce ne sont pas les hommes en cravate ni les technocrates du budget qui font battre le cœur du pays, mais celles et ceux qui, chaque matin, bravent l’insécurité, vendent quelques denrées au marché, donnent un cours sans salaire, pansent une blessure sans matériel. Pourtant, ceux-là, on ne les consulte pas. On ne les appelle pas. Ils sont invisibles dans les salons cossus où se négocient les fragments de notre avenir. Demandez à n’importe quel Haïtien dans la rue aujourd’hui le nom du Président, et il ne saura vous répondre ! C’est la preuve que le divorce entre le peuple et ses dirigeants est bel et bien consommé.
Laurent Saint-Cyr, ancien président de la Chambre de commerce, est sans doute un homme compétent. Mais la question n’est pas celle de ses qualités personnelles. Elle est celle d’un système qui confond gouvernance avec gestion, autorité avec rentabilité, responsabilité avec position sociale. On a confié les clés du pays à quelqu’un qui, par son parcours, représente davantage les intérêts des milieux d’affaires que ceux des quartiers populaires, des élites plutôt que des paysans du Plateau Central ou des jeunes des zones rurales. Peut-on réellement attendre de cette figure qu’elle incarne l’urgence sociale, qu’elle comprenne la rage silencieuse des déplacés, la lassitude des familles obligées de tout recommencer dans un abri précaire ?
Ce Conseil, censé représenter une transition démocratique, fonctionne selon la même vieille mécanique : exclusion des masses, recyclage des notables, promesses sans lendemain. On retrouve les mêmes visages, les mêmes jeux d’alliances, les mêmes cliques. Rien ne change vraiment, sauf la vitrine. La démocratie devient un mot vidé de sa substance, un outil pour valider les décisions prises ailleurs, par d’autres. Ce n’est pas un pouvoir de transition, c’est un pouvoir de substitution. Un pouvoir qui remplace les institutions légitimes par des arrangements entre initiés.
Pendant que l’on parle de constituer des commissions, d’écrire de nouvelles lois, d’organiser de futures élections, la vie, elle, se désagrège. Port-au-Prince n’a plus de centre. Les écoles ferment. Les médecins fuient. Les mères pleurent. Les gangs règnent. Le chaos s’installe dans la routine. Et pendant ce temps, ceux qui siègent autour de la table du Conseil présidentiel se demandent comment ménager leurs intérêts, prolonger leur présence, renforcer leur pouvoir.
Ce qu’on nous vend sous l’étiquette de “transition”, c’est en réalité un verrouillage du pouvoir. Une neutralisation des voix critiques, un contrôle des leviers institutionnels, une mise à distance du peuple. L’économiste ou le chef d’entreprise pense en budgets équilibrés, en stabilité monétaire, en partenariats étrangers. Mais le pays, lui, ne réclame pas une conférence d’investisseurs (d’ailleurs, vu la situation actuelle, les investisseurs ne se bousculent pas au portillon). La population réclame qu’on l’écoute. Elle demande qu’on reconnaisse la douleur qui ne se quantifie pas, l’épuisement qui ne rentre dans les calculs arithmétiques.
Le constat aujourd’hui est simple : l’État haïtien a tout bonnement disparu. Il s’est dissous doucement, abandonné, livré à lui-même. Il n’a plus les moyens de faire face, et ceux qui prétendent le représenter n’en incarnent plus la légitimité. Il ne suffit pas de proclamer des réformes pour gouverner. Il faut rendre des comptes. Et il faut le faire aux bonnes personnes : à ceux qui tiennent encore debout malgré tout, à ceux qu’on n’entend jamais, à ceux qu’on réduit trop souvent à des statistiques.
Haïti vit aujourd’hui un double exil : un exil politique, où le peuple est exclu des décisions qui le concernent ; et un exil institutionnel, où les fonctions de l’État sont accaparées par des élites qui se parlent entre elles, tournant le dos au pays réel. Ce n’est pas seulement une crise de gouvernance, c’est une crise de représentation et de confiance. Et tant que cette fracture ne sera pas comblée, aucune transition ne sera possible. Pas de réforme durable sans inclusion. Pas de stabilité sans justice. Pas d’avenir sans participation.
Le premier acte de Laurent Saint-Cyr ne devrait pas être un discours ni une commission. Il devrait être un geste fort de rupture : ouvrir les portes, inviter les enseignants, les syndicats, les jeunes, les artistes, les mères de famille, les collectifs paysans, à entrer dans le débat. Pas pour la forme. Pour bâtir autre chose. Ce n’est qu’en partant de là que l’on pourra parler, un jour, de reconstruction.
Nous ne demandons pas l’impossible. Nous demandons d’être vus. D’être entendus. D’être associés. L’histoire d’Haïti ne peut pas continuer à s’écrire sans les Haïtiens. Ce Conseil, tout comme les gouvernements fantoches qui l’ont précédé, finira par tomber s’il ne comprend pas que la légitimité ne vient pas des réseaux, mais du peuple.
Nous méritons mieux qu’un pouvoir qui se regarde dans le miroir de ses privilèges. Nous méritons un État à visage humain. Et pour cela, il faut cesser de nommer les mêmes, de tourner en rond dans les couloirs du vieux système. Il est temps de reconstruire un espace politique qui ressemble enfin à ceux qu’il prétend gouverner. Un espace où gouverner ne sera plus un luxe, mais un devoir.
Stéphane Boudin






