Par Le Floridien ___________________
Haïti est toujours en course pour le Mondial 2026, et les Grenadiers le démontrent sur le terrain. Leur entame de campagne, un 0–0 solide face au Honduras, puis un 3–3 au Costa Rica après avoir mené 2–0, puis 3–2 avant d’être rejoints dans le temps additionnel, atteste d’une sélection capable de rivaliser avec les meilleures équipes de la région. Dans un contexte où la FIFA a élargi la Coupe du monde à 48 équipes et où la CONCACAF bénéficie d’une fenêtre inédite — trois pays hôtes déjà qualifiés (Canada, Mexique, États-Unis), trois billets à conquérir par les éliminatoires et deux places supplémentaires possibles via un barrage interconfédérations —, Haïti n’a pas à rougir : l’espoir est réel et légitime.
Le véritable handicap des Grenadiers ne tient pas à la qualité du jeu, mais à l’environnement. Faute d’infrastructure homologuée sur le territoire, la sélection haïtienne est contrainte d’« accueillir » à l’étranger, notamment à Curaçao. Or, en football, l’appui du public, le fameux douzième homme, pèse autant que les schémas tactiques : ambiance du stade, pression positive des tribunes, ferveur des chants et des drapeaux, tout concourt à renverser des marges infimes. Privée de cette énergie, l’équipe nationale livre ses batailles dans une neutralité glacée, quand elle devrait s’appuyer sur la chaleur d’un peuple prêt à l’emporter.

Cette situation n’est pas un accident ; elle résulte d’années de décisions mal conçues et d’un déficit de vision des différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir au cours des cinq dernières décennies. Depuis l’inauguration du stade Sylvio Cator en 1953, sous la présidence du général Paul-Eugène Magloire, aucun exécutif n’a doté le pays d’un second grand stade, aux normes de la FIFA, dans une autre ville — au Cap-Haïtien, aux Cayes ou ailleurs. Si une telle enceinte avait existé, la sélection aurait pu continuer à jouer « chez elle » malgré l’insécurité imposée par les gangs à Port-au-Prince. De nombreux acteurs du milieu sportif pointent en particulier l’ère Michel Joseph Martelly : passionné de football, l’ancien président a promu un programme de « 25 mini-stades » plutôt que d’engager la construction d’une véritable enceinte nationale moderne. Ce projet, qualifié par certains observateurs d’opération vitrine, voire de « projet mafieux », n’a débouché sur aucune infrastructure répondant aux exigences d’un match international FIFA. Le jour où l’équipe a eu besoin d’une maison conforme, il n’y en avait pas.
Les critiques touchent également Ernst « Zé » Nono Jean-Baptiste, ancienne gloire des Grenadiers et ex-directeur général du ministère des Sports sous Michel Martelly : il lui est reproché de n’avoir ni priorisé la création d’un véritable stade national, ni engagé la rénovation complète et rapide d’une enceinte existante, alors que la nécessité était prévisible. Plusieurs experts rappellent qu’une mise à niveau ciblée du Parc Saint-Victor, au Cap-Haïtien, aurait pu suffire : vestiaires climatisés avec douches et équipements complets, salle de conférence et de presse, éclairage conforme, qualité de la pelouse et dispositif de sécurité renforcé. Autant d’éléments jugés réalisables dans des délais raisonnables, mais jamais mis en œuvre. L’actuel Conseil présidentiel de transition est, lui aussi, mis en cause pour l’absence d’actions concrètes, de calendrier public et de communication claire : on attend un plan, on ne voit que de l’attentisme.
Le terrain, lui, ne laisse aucun répit. Dans les jours qui viennent, Haïti disputera deux rendez-vous décisifs à l’extérieur : le jeudi 9 octobre 2025 contre le Nicaragua, puis le mardi 14 octobre 2025 contre le Honduras. Pour rester bien placée dans la course, la sélection doit impérativement remporter au moins l’un de ces deux matches et obtenir un nul dans l’autre. Un tel bilan consoliderait la dynamique sportive, renforcerait la confiance et enverrait un message limpide : les joueurs font leur part, à l’État de faire la sienne.
C’est précisément à ce moment-clé que la prise de conscience doit se traduire en décisions exécutoires. Les autorités haïtiennes doivent, sans délai, engager la mise à niveau du Parc Saint-Victor afin que les Grenadiers puissent disputer, dès novembre en Haïti, leurs deux derniers matches à domicile. L’objectif est simple et concret : lancer des travaux ciblés (vestiaires climatisés avec douches équipées, salle de presse et de conférence, éclairage, pelouse, sécurité), arrêter un budget, désigner un maître d’ouvrage, fixer des jalons publics hebdomadaires et rendre compte de l’avancement. Il ne s’agit pas de rêver grand, mais d’agir juste — et vite. Et cela reste possible. Imaginez un instant les Grenadiers se qualifiant officiellement à domicile pour la Coupe du monde 2026 !
Les Grenadiers ont montré du caractère, de la discipline et de la qualité. Ils ont derrière eux un peuple prêt à remplir les tribunes et à pousser quatre-vingt-dix minutes, plus le temps additionnel. La qualification est à portée ; elle ne se gagnera pas seulement avec des buts, mais aussi par des décisions politiques courageuses et des chantiers bien menés. Si Haïti transforme cette fenêtre en réussite, ce sera la victoire conjointe du talent et de la lucidité. Si elle la laisse filer, on saura pourquoi : l’équipe aura été privée, une fois encore, de son droit le plus simple — jouer chez elle, devant les siens.






