Le créole ne doit pas mourir dans nos maisons

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Si vous vous baladez à Miami-Dade ou Broward, et que vous croisez des familles haïtiennes, faites attention : il n’est pas rare de voir l’enfant parler en anglais, et le parent, parfois hésitant, lui répondre… en anglais aussi. Pas parce qu’il ne maîtrise plus le créole. Pas parce qu’il a oublié les mots de son enfance. Mais parce qu’il sent, confusément, que sa langue n’est pas assez forte ici. Pas assez “utile”. Pas assez valorisée. Et c’est là que le vrai danger commence.

La Floride, on le sait, abrite l’une des plus grandes communautés haïtiennes hors d’Haïti. C’est ici que des dizaines de milliers de familles ont reconstruit leur vie, envoyé leurs enfants à l’université, ouvert des business, bâti des églises et même élu des représentants. Mais cette réussite, aussi belle soit-elle, cache une faille inquiétante : notre langue se transmet de moins en moins bien. Chaque génération parle un peu moins créole que la précédente. Et si l’on n’y prend pas garde, on risque de perdre bien plus qu’un outil de communication. On risque de perdre un morceau de notre identité.

Beaucoup de parents haïtiens le savent. Ils le disent, parfois à voix haute, souvent à voix basse, avec une pointe de regret. “Mwen pale kreyòl, men pitit mwen pa vle konprann.” “Li toujou reponn mwen an angle.” “Depi li te piti, li pa janm enterese…” Et à force de lutter seuls, beaucoup lâchent prise. Ils se disent que l’anglais ouvre des portes, que le créole n’a pas d’avenir, pas de filière universitaire, pas de valeur dans le CV. Alors, ils adaptent. Et sans le vouloir, ils coupent le fil et finissent par abdiquer.

Mais une langue, ce n’est pas juste un outil pratique. Ce n’est pas seulement un moyen d’acheter du pain ou de comprendre une leçon. Une langue, c’est un héritage. Une manière de penser, de ressentir, de raconter. Une mémoire vivante. Quand un jeune Haïtien en Floride perd le créole, il perd un accès direct à ses grands-parents, à son histoire, à sa culture. Il perd aussi la possibilité de parler un jour avec un cousin resté à Port-de-Paix, avec une tante de Carrefour, avec un oncle à Petit-Goâve qu’il n’a jamais rencontré. Et surtout, il perd une part de lui-même. Peut-être qu’il n’en a pas conscience aujourd’hui. Mais à coup sûr, il en ressentira les effets à un moment ou à une autre de sa vie.

Le plus triste, c’est que ce phénomène n’est pas nouveau. Des générations entières de jeunes dont les parents sont venus d’ailleurs, ont vu leur langue s’éroder, et progressivement disparaître du paysage (exception faite des hispaniques, qui résistent tant bien que mal grâce au nombre important de leur diaspora). Chez les Haïtiens, la particularité, c’est que notre langue n’a jamais été véritablement soutenue par des institutions. Elle a survécu grâce aux femmes dans les cuisines, aux pasteurs dans les églises, aux grands-mères sur WhatsApp, mais aussi grâce à quelques médias communautaires. Mais aujourd’hui, cette transmission fragile est mise à rude épreuve. Les enfants baignent dans un univers 100 % anglophone : école, télé, téléphone, internet, jeux vidéo… tout pousse vers l’anglais. Si le créole n’existe pas dans les devoirs d’école, dans les médias, ou tout simplement au sein de nos quartiers, comment peut-il résister ?

Et pourtant, il le faut. Car le créole est bien plus qu’un patrimoine. C’est une langue vivante, notre langue ! Capable d’exprimer le rire, la colère, l’amour, la science, la politique. Ce n’est pas une langue pour les “anciens”. Ce n’est pas une langue de marché ou de cuisine uniquement. C’est une langue complète, riche, puissante. Elle a une grammaire, une histoire, une littérature. Elle peut être enseignée, écrite, chantée, traduite. Encore faut-il qu’on le décide. Et c’est justement là que commence notre responsabilité collective.

Nous, parents, oncles, marraines, éducateurs, commerçants, influenceurs haïtiens de Floride, avons un rôle à jouer. Il ne suffit pas de regretter que les enfants ne parlent plus créole. Il faut leur montrer que cette langue est belle, utile, digne. Il faut parler créole à la maison, sans s’excuser. Il faut raconter des blagues en créole, lire des contes en créole, chanter en créole dans la voiture. Écouter la musique créole. Il faut leur donner envie de comprendre, de poser des questions, de s’approprier leur langue. Il faut leur dire : “Si tu parles créole, tu peux parler avec tout un peuple. Et qui sait, peut-être qu’un jour, une opportunité d’emploi se présentera dans la terre de tes aïeux”.

Il faut aussi redoubler d’efforts pour ouvrir des bibliothèques créoles, publier des livres, organiser des cours de créole pour enfants, pour adolescents, pour adultes. Créer des ressources pédagogiques simples et attractives. Nos élus locaux peuvent appuyer ces démarches. Nos journalistes peuvent faire entendre le créole avec fierté, comme nous le faisons ici dans cet article. Nos artistes doivent continuer à le chanter avec style comme ils le font si bien. Nos entrepreneurs peuvent l’utiliser dans leurs publicités. Bref, il faut arrêter de traiter le créole comme un vieux souvenir. Il faut le projeter dans l’avenir, mais aussi, le défendre politiquement.

Car tant que le créole restera une langue “informelle”, tant qu’elle ne sera pas pleinement reconnue dans les institutions, elle restera fragile. Pourquoi ne pas avoir une plateforme éducative bilingue pour les familles haïtiennes ? Pourquoi ne pas avoir un enseignement plus poussé du créole dans les lycées ? Pourquoi ne pas proposer des bourses pour les jeunes qui veulent étudier la linguistique ou la traduction ? Pourquoi ne pas faire du créole un outil de diplomatie culturelle, un pont entre Haïti et le reste du monde ? Car disons-le clairement, tout ceci n’est pas un luxe, et encore moins une lubie identitaire. C’est un enjeu stratégique majeur qui nous concerne tous.

La diaspora haïtienne de Floride est nombreuse, dynamique, fière. Mais elle risque de devenir amnésique si elle ne garde pas sa langue. Et sans langue, il n’y a plus de lien durable avec Haïti. Avec nos racines. On devient simplement des Américains d’origine haïtienne, sans héritage vivant. Le créole, c’est notre ciment. C’est ce qui nous unit, malgré les différences d’âge, de parcours, de réussite. C’est ce qui nous permet, malgré la distance, de rester connectés à notre peuple.

Alors la vraie question est là : Do you speak ‘kreyòl’ ? Et plus important encore : est-ce que tes enfants parleront créole demain ?

Stéphane Boudin

 

 

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