Noël d’autrefois à Port-au-Prince : la lumière de mon enfance

Port-au-Prince n’a pas toujours été cette ville inquiète que connaissent les enfants d’aujourd’hui. À la veille de Noël, elle fut autrefois un immense espace de lumière, de liberté et de joie partagée, où les rues s’animaient sans crainte, où l’enfance avait droit de cité et où la fête se vivait à ciel ouvert. Dans cette chronique, Dessalines Ferdinand, éditeur en chef du journal Le Floridien, replonge dans un Noël d’antan — des vitrines du bas de la ville aux fanaux des enfants, des lancements de pluie d’étoiles aux tours de moto et de bicyclette au Champ-de-Mars, des messes de Minuit aux bals de salon — pour raviver la mémoire d’une capitale vivante et lumineuse, et d’une génération qui a eu la chance de connaître une enfance que le temps — et l’insécurité — ont depuis effacée.

 

Chronique — Par Dessalines Ferdinand, éditeur en chef, Le Floridien

Il fut un temps où Port-au-Prince, à l’approche de Noël, respirait autrement. Une simple semaine suffisait à métamorphoser la capitale haïtienne en une ville de lumière, d’attente joyeuse et de promesses simples. Plus encore que le 25 décembre lui-même, c’est la veille de Noël qui marquait les esprits : un moment suspendu, comme un point culminant où la ville entière se donnait rendez-vous dans la fête, la foi et l’innocence.

Aujourd’hui, en replongeant dans ces souvenirs, une tristesse sourde s’impose. Une tristesse profonde pour les enfants d’aujourd’hui, privés de cette saison bénie, contraints de grandir dans une ville où l’insécurité a chassé la joie, où les rues ne sont plus des terrains de jeu mais des zones de danger. Noël existe toujours sur le calendrier, mais il a déserté les rues, les regards et, trop souvent, les cœurs.

Autrefois, Port-au-Prince était lumineuse. Dès les premiers jours de la saison de Noël, des chansons mythiques comme « Joyeux Noël » de Bossa Combo emplissaient l’air, tandis que le bas de la ville se transformait en un véritable fleuve humain. Les rues Pavée, des Miracles, Bonne Foi, et Front-forts grouillaient de monde. On s’y croisait sans crainte, on s’y pressait avec plaisir. Les vitrines, scintillantes, devenaient de véritables invitations au rêve.

Chez Versailles, les bijouteries étincelaient sous les guirlandes lumineuses, attirant les regards comme des promesses. Chez Rosenthal, de très jolies jeunes filles accueillaient les acheteurs avec grâce et courtoisie, sourire aux lèvres, conseillant chacun avec une élégance discrète, tandis que l’on prenait le temps de choisir le cadeau idéal. Le magasin Qualitex s’imposait comme une étape incontournable pour dénicher ces présents particuliers que l’on échangeait entre amis ou en famille. Même sans acheter, on flânait, on observait, on commentait à voix basse, laissant l’imagination devancer les gestes.

Le Palais national était allègrement décoré pour l’occasion. Dans de nombreux quartiers, on se rivalisait d’imagination : chaque foyer cherchait à faire mieux que l’autre, comme si la ville entière s’était engagée dans une joyeuse compétition de lumières et de décorations.

Les cinémas — Rex Théâtre, Capitol, Paramount, Montparnasse, El Dorado, Sénégal, Bel-Air, Triomphe, Olympia, Lido, Cric Crac — rivalisaient d’affiches colorées, annonçant des films qui faisaient rêver avant même d’entrer dans la salle. On s’arrêtait devant les façades illuminées, on lisait à voix haute des titres comme Les Cinq Maîtres de Shaolin ou Un tueur dans la foule, on débattait déjà du film à voir. La ville vivait pleinement au rythme de la fête.

À cette époque, le jeune président Jean-Claude Duvalier et son épouse procédaient à des distributions de jouets pour les enfants, soit au Palais national, soit au stade Sylvio Cator. Ces gestes, bien que financés par l’argent du peuple, faisaient naître une joie sincère chez des milliers d’enfants, heureux de recevoir un jouet, un ballon ou une poupée. Pour les plus petits surtout, l’excitation ne s’arrêtait pas là : ils s’endormaient le cœur battant, impatients d’attendre le matin du 25 décembre, convaincus que le mythe du Père Noël viendrait déposer, durant leur sommeil, un cadeau sous leur oreiller. Pendant quelques heures, l’enfance l’emportait sur tout le reste.

Le Champ-de-Mars était alors le cœur battant de Noël. Pour les jeunes garçons de l’époque, c’était l’endroit idéal pour croiser une belle fleur, échanger un sourire, oser une parole timide. On pouvait s’offrir trois tours de moto autour des monuments pour cinq gourdes. À défaut, on se rabattait sur les bicyclettes « Bélier », reconnaissables à leur forme particulière : trois tours pour cinquante centimes. Et pour les plus modestes encore, il y avait les kabwèt : trois tours pour vingt-cinq centimes. La fête savait accueillir toutes les bourses, sans exclure personne.

Ce qui rend ces souvenirs encore plus poignants aujourd’hui, c’est que les parents n’avaient pas à s’inquiéter pour leurs enfants mineurs dans les rues. On sortait librement, sans peur. Les enfants allaient et venaient, seuls ou en groupe, sous le regard bienveillant des voisins. La ville veillait sur ses enfants ; chaque adulte se sentait responsable de tous.

À la tombée de la nuit, les rues s’illuminaient autrement. Les enfants jouaient avec leurs phanalès, ces lanternes souvent bricolées à la maison, faites de papier coloré, de boîtes de conserve ou de simples morceaux de verre. Une petite bougie à l’intérieur suffisait à faire naître la magie. Ils couraient, phanalè à la main, chantant et riant, transformant Port-au-Prince en une constellation de petites flammes dansantes — une lumière fragile, mais profondément chargée de sens.

Ils lançaient aussi des piles d’étoiles, semant dans l’air des gerbes de lumière fugitives qui embrasaient le ciel un instant, comme autant de vœux jetés dans la nuit de Noël, au milieu des éclats de rire et de l’émerveillement.

Pour les plus religieux, la messe de Minuit était un moment sacré, presque solennel. À Saint-Gérard de Carrefour-Feuilles, à Sainte-Bernadette de Martissant, à Saint-Charles de Carrefour, au Sacré-Cœur de Turgeau, ou encore à Saint-Pierre de Pétion-Ville, les églises se remplissaient bien avant minuit. Les fidèles arrivaient vêtus de leurs plus beaux habits. Les chants s’élevaient, portés par la lumière tremblante des bougies. À la sortie, on se saluait, on se souhaitait « Joyeux Noël », puis on rentrait à pied, calmement, dans une ville respectueuse et paisible.

Les bals de salon donnaient le tempo des réveillons de Noël. De Carrefour à Pétion-Ville, en passant par Fontamara, Martissant, Carrefour-Feuilles, Bas-Delmas et Haut-Delmas, la musique coulait des maisons, traversait les rues et s’étirait jusque tard dans la nuit. Les plus âgés, eux, prenaient la route des clubs pour des soirées vibrantes, portées par des groupes locaux ou venus de la diaspora : Lambi Night Club, Méridien Night Club, Chez Maxime, Ibolélé, Casino International, Club International. Port-au-Prince dansait, oubliait, vivait.

La veille de Noël avait aussi ses petits rites secrets. C’était le moment où les apprentis fumeurs, encore enfants, se procuraient discrètement trois cigarettes mentholées ou « Comme Il Faut », histoire de pousser quelques nuages loin des yeux vigilants des parents. Une transgression douce, presque rituelle, qui faisait partie de l’apprentissage de la liberté.

Aujourd’hui, ces images ressemblent à des cartes postales jaunies. La ville est plongée dans une obscurité à la fois réelle et symbolique. Les enfants n’ont plus de rues sûres pour courir, plus de phanalès à allumer, plus de Noël à attendre avec impatience.

Et c’est peut-être là la plus grande blessure de ma génération : avoir connu, durant l’enfance, une époque où Noël était une fête collective, puis devoir constater que les enfants d’aujourd’hui en sont privés. Port-au-Prince, autrefois si vivante à Noël, est devenue le reflet d’une innocence perdue — un souvenir lumineux que l’on conserve désormais comme un trésor fragile, enfoui au plus profond de la mémoire.

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