
Le Conseil Présidentiel de Transition s’éteint comme il a vécu : dans la confusion, l’improvisation et l’indifférence générale. Sa dissolution marque la fin officielle d’un mandat que beaucoup voudraient déjà effacer des mémoires. Installé dans l’urgence, présenté comme une « solution haïtienne » à une crise haïtienne, le CPT n’aura été ni solution ni transition. Il aura surtout servi de paravent institutionnel à une classe politique incapable de se réinventer et à des partenaires étrangers soucieux de stabiliser la façade sans jamais réparer les fondations. Aujourd’hui, un chapitre se ferme. Mais rien ne garantit que le suivant sera meilleur.
Pourtant, le CPT avait une mission simple, presque minimale : restaurer un semblant d’ordre, poser les bases d’un processus électoral crédible, rétablir la confiance dans l’État. Deux ans plus tard, aucun de ces objectifs n’a été atteint.
Sur le plan sécuritaire tout d’abord, la situation s’est détériorée à un niveau jamais vu. Les gangs n’ont pas reculé ; ils ont consolidé leurs positions. Des quartiers entiers sont sous leur contrôle, les déplacements forcés ont augmenté, et la peur est devenue la norme quotidienne. Le Conseil, au lieu d’élaborer une doctrine nationale claire, s’est reposé sur des appuis extérieurs mal coordonnés et insuffisamment financés. Résultat : une police débordée, une stratégie baclée, et un État réduit à commenter les crises qu’il ne parvient plus à contenir.
Sur le plan politique, l’échec est là aussi total. La transition n’a pas transité. Aucune avancée concrète vers des élections crédibles. Aucun calendrier respecté. Aucun consensus élargi. Le CPT s’est enlisé dans ses propres rivalités internes, transformant une structure collégiale en arène de luttes personnelles. Les débats stratégiques ont cédé la place aux calculs de survie.
Sur le plan moral enfin, l’institution a perdu toute crédibilité lorsque des accusations graves ont éclaboussé certains de ses membres. Au lieu d’une clarification rapide et exemplaire, on a assisté à des manœuvres dilatoires, à des blocages, à des jeux d’influence. Le signal envoyé à la population était clair : l’impunité reste la règle, même au sommet de la transition. Le CPT ne laisse derrière lui ni réformes, ni institutions consolidées, ni horizon politique. Il a juste remplacé un vide par un autre vide encore plus béant.
Le pire, c’est que la fin du CPT aurait pu ouvrir une véritable rupture. Mais au lieu de cela, elle débouche sur une continuité dans la médiocrité. Alix Didier Fils-Aimé s’impose comme figure centrale de ce nouveau dispositif de la ‘médiocratie’. Officiellement, il incarne la stabilité. Officieusement, il représente surtout la reconduction d’un système qui recycle les mêmes profils. Il ne s’agit pas ici de juger l’homme sur ses intentions. Il s’agit de constater que les conditions de son maintien ou de son ascension ne traduisent aucune refondation démocratique. Les mêmes réseaux demeurent influents. Les mêmes équilibres sectoriels sont préservés. Les mêmes logiques de compromis opaques structurent la décision publique.
La population, elle, observe ce passage de témoin avec scepticisme. Comment croire à un tournant lorsque les visages changent à peine et que les méthodes restent identiques ? Comment espérer une gouvernance audacieuse lorsque la priorité semble être la continuité rassurante pour les partenaires extérieurs plutôt que la rupture nécessaire pour le pays ? On peut dire sans risque de se tromper que ce « nouveau chapitre » n’est qu’un prolongement discret de l’ancien. Une transition qui change de nom mais pas de nature. Une gestion au jour le jour du statu quo, dans un pays qui a besoin d’un choc de vérité.
Il serait toutefois simpliste d’attribuer l’échec du CPT à la seule incompétence locale. La transition haïtienne s’est déroulée sous une surveillance constante. La CARICOM a joué les architectes initiaux. Les États-Unis ont pesé sur les équilibres. Les bailleurs ont conditionné leur soutien. À chaque crise interne, les arbitrages se faisaient autant dans les chancelleries que dans les bureaux de Port-au-Prince. Les sanctions ciblées, les visas révoqués, les déclarations diplomatiques fermes ont montré que la marge de manœuvre nationale était étroite. Cette logique interventionniste a fini par produire un paradoxe. Si officiellement, il s’agissait d’une « solution dirigée par les Haïtiens ». Dans les faits, chaque mouvement significatif semblait devoir être validé ailleurs. Le CPT a navigué entre dépendance financière et pressions politiques, sans jamais assumer pleinement sa souveraineté ni contester la tutelle de fait. La fin du Conseil ne met pas un terme à cette dynamique. Si Alix Didier Fils-Aimé apparaît comme un choix acceptable, c’est aussi parce qu’il rassure les partenaires étrangers. La priorité demeure la gestion des risques : contenir les flux migratoires, éviter un effondrement total, préserver une stabilité de façade qui arrange tout le monde, sauf les premiers concernés : les Haïtiens. Mais un pays ne se reconstruit pas sur la seule base de la gestion des risques. Il se reconstruit sur un projet collectif, une vision assumée, un contrat social renouvelé. Tant que les grandes orientations seront dictées ou filtrées à l’extérieur, la souveraineté haïtienne restera théorique.
Réjouissons-nous de la dissolution du CPT, qui était plus que jamais nécessaire, voire attendue. Ce Conseil n’a pas rempli sa mission et n’a pas su gagner la confiance de la population. Sa fin marque la fin d’une illusion à laquelle personne n’a vraiment cru : celle qu’une structure hybride, bricolée dans l’urgence et sous pression internationale, pouvait à elle seule sortir Haïti de l’impasse. Mais fermer un chapitre ne suffit pas. Encore faut-il écrire le suivant différemment.
Si le nouveau dispositif sous la houlette d’Alix Didier Fils-Aimé se contente de reproduire les mêmes pratiques, alors rien ne changera. Le pays continuera à osciller entre crises sécuritaires, transitions inachevées et gouvernances provisoires devenues permanentes.
Haïti n’a pas besoin d’un autre arrangement technique. Notre pays a besoin d’une rupture éthique. D’une classe dirigeante qui rende des comptes. D’institutions qui fonctionnent. D’une souveraineté exercée, pas simplement proclamée. Le CPT s’en va. Il était temps. Reste à savoir si cette fin marque le début d’un redressement ou simplement l’épisode suivant d’un cycle sans fin.
Stéphane Boudin





