ANALYSE | Églises évangéliques : entre charité, pouvoir et business

Églises évangéliques en Haïti et dans la diaspora : entre foi, charité, pouvoir et intérêts financiers. Si de nombreuses communautés religieuses jouent un rôle essentiel dans l’entraide et l’accompagnement spirituel des fidèles, l’influence croissante de certaines institutions et les enjeux financiers qui les entourent soulèvent des interrogations sur les frontières entre mission religieuse, ambitions personnelles et intérêts économiques. Photo d’illustration générée par intelligence artificielle.

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon », avertit Jésus dans l’Évangile (Matthieu 6:24). Une phrase que certains prédicateurs gagneraient à relire, d’autant qu’en ce moment, l’Église est devenue un des derniers refuges d’une population désespérée. On y cherche Dieu, mais aussi un repas, un abri, une oreille attentive. Or parfois, le désespoir des uns se transforme en opportunité pour d’autres. En ce sens, la foi est devenue bien davantage qu’une affaire de dimanche. Et c’est là tout le paradoxe que nous vivons : tandis que presque tout le pays manque d’argent, certaines assemblées savent encore en collecter. Que devient cet argent ? Et à partir de quand l’espérance des uns fait-elle la prospérité des autres ?

Là où l’État est absent, l’Église essaie de prendre la relève

Il faut commencer par reconnaître une évidence : si tant d’Haïtiens fréquentent les Églises, ce n’est pas simplement parce qu’un pasteur sait parler fort au microphone. Dans bien des communautés, la congrégation constitue l’un des derniers réseaux qui fonctionnent encore. Une famille a perdu sa maison ? Les fidèles organisent une collecte. Un enfant ne peut plus payer sa scolarité ? On sollicite la communauté. Un voisin tombe malade ? On cherche un médecin, des médicaments ou de quoi régler une facture. Ce travail discret mérite mieux que le mépris.

Les institutions religieuses occupaient d’ailleurs cette place bien avant l’effondrement sécuritaire actuel. En tant que société majoritairement croyante, la charité et l’entraide fait partie de notre ADN, nous les Haïtiens. C’est d’ailleurs l’un des piliers qui permet à notre pays de rester encore debout. Et cela se voit dans tous les secteurs, de l’éducation à la santé.

Prenons l’éducation par exemple. Le secteur public ne prend en charge qu’environ 16 % des élèves du fondamental. Le reste dépend d’établissements privés, religieux ou associatifs. Autrement dit, là où l’État est absent, l’Église et la société civile prennent le relais pour instruire, mais aussi distribuer de la nourriture ou encore trouver un refuge aux familles déplacées.

Pour l’Église, cette chaîne de solidarité est aussi normale que facile à mettre en œuvre. Le pasteur connaît en effet les gens, leurs dettes, parfois même leurs disputes de ménage. Il peut mobiliser en quelques heures des personnes que l’administration publique mettrait des semaines à réunir. Et au milieu des fusillades, la prière donne un réconfort qu’aucun gouvernement ne saurait offrir.

Malheureusement, même la maison de Dieu n’est pas à l’abri d’attaques sanguinaires perpétrées par des gangs qui ne craignent ni la loi, ni le seigneur. Les communautés religieuses ont également été prises pour cibles ces dernières années, poussant à la fermeture de dizaines de lieux de culte et au déplacement de milliers de fidèles. La religion n’échappe donc pas à la crise. Mais elle conserve un ancrage social qui lui donne un poids immense lorsque tant d’autres institutions sont paralysées.

La dîme, les offrandes et le commerce de l’espérance

C’est précisément là que les choses se gâtent. Une communauté capable d’aider doit disposer de ressources : payer le loyer, entretenir le foncier, soutenir des familles, rémunérer éventuellement les collaborateurs. Rien de scandaleux en soi. Les fidèles contribuent par la dîme (traditionnellement un dixième du revenu) et les offrandes. Dans certaines assemblées, ces sommes financent des actions visibles et utiles.

Malheureusement, toutes les églises ne se valent pas. Certaines exploitent la détresse des citoyens pour faire monter les enchères. Ainsi, lorsque le fidèle entend qu’une grosse offrande attirera la bénédiction ou que sa guérison dépend de son sacrifice, le problème change de nature. On ne parle plus seulement de financer une Église. On fait miroiter un retour sur investissement, comme si le ciel distribuait des dividendes.

Le plus troublant est le public auquel s’adresse ce discours. Un commerçant qui a perdu son activité, une mère qui ne sait plus comment nourrir ses enfants, un jeune qui cherche désespérément à partir : ces personnes ont besoin d’espoir, parfois de toute urgence.

À ce circuit local s’ajoute la diaspora. Les Haïtiens de Miami, New York ou Montréal soutiennent leurs proches, mais aussi des œuvres religieuses. Les transferts reçus par le pays ont approché cinq milliards de dollars durant l’exercice 2025. Évidemment, cet argent n’est pas versé aux Églises : il sert surtout aux dépenses des familles et à bien d’autres besoins. On ignore quelle part des dons religieux vient de l’étranger. Reste que la capacité de certaines congrégations à mobiliser leurs membres établis hors d’Haïti ne doit pas être ignorée.

Une collecte pour réparer un toit, une campagne pour financer une école ou une contribution à une distribution alimentaire peuvent être parfaitement légitimes. Mais lorsque les appels se multiplient, qui établit les comptes ? Combien est consacré à l’aide annoncée ? Combien sert au fonctionnement, aux déplacements, au train de vie des dirigeants ? Ceux qui n’ont rien à se reprocher pourront produire les comptes. Les autres botteront en touche en demandant de « faire confiance à l’homme de Dieu ».

Croire n’interdit pas de compter. Et demander un reçu ne devrait jamais être considéré comme un manque de foi, surtout si le dirigeant censé aider les nécessiteux a un train de vie hors sol.

Un pouvoir sans contrepoids ?

L’argent n’est qu’une partie de l’histoire. Une congrégation qui offre une école, des secours et un réseau d’entraide acquiert naturellement de l’influence. Son responsable peut devenir le confident d’une famille, l’intermédiaire d’une aide venue de l’étranger et une voix écoutée sur les affaires du quartier. Cette proximité peut faire beaucoup de bien. Elle peut aussi placer les fidèles dans une relation de dépendance, surtout lorsque celui qui distribue l’aide est également celui qui exige l’obéissance.

Que se passe-t-il lorsqu’un membre conteste la gestion des offrandes ? Peut-il demander des explications sans être accusé de s’attaquer à la religion ? Et la personne aidée garde-t-elle la même liberté de conscience que celle qui contribue régulièrement ? Voilà les questions qu’il faudrait poser aux organisations religieuses elles-mêmes, au lieu d’opposer aveuglément croyants et non-croyants.

L’État dispose pourtant d’un Bureau du culte chargé d’enregistrer les organisations religieuses et leurs responsables. Les règles prévoient notamment des informations sur leurs projets sociaux et des rapports d’activité annuels pour les groupes enregistrés. Certains peuvent bénéficier d’avantages fiscaux ou douaniers. Mais dans la réalité, il est rare qu’un défaut d’enregistrement soit suivi de sanction. Il existe donc une différence entre l’encadrement inscrit dans les textes et la capacité de suivre réellement ces organisations.

Faut-il pour autant que l’État surveille les sermons ou décide de ce que les fidèles ont le droit de croire ? Certainement pas. La liberté religieuse est précieuse, particulièrement dans un pays où les différentes traditions spirituelles ont souvent été mises en concurrence. Mais administrer des écoles et recevoir des dons suppose une responsabilité envers les bénéficiaires et les donateurs. Des comptes publiés, des finances distinctes de celles du pasteur, des mécanismes de plainte et des contrôles appropriés ne sont pas des persécutions religieuses. C’est le minimum lorsqu’on gère l’argent des autres.

Les pasteurs intègres devraient d’ailleurs être les premiers à réclamer cette transparence. Car les abus de quelques-uns éclaboussent aussi ceux qui consacrent leur vie à leurs communautés, parfois au péril de leur sécurité. Si les congrégations ont désormais tant d’importance, elles doivent pouvoir montrer ce qu’elles font de cette puissance, et accepter qu’on leur demande des explications.

Il serait injuste de réduire la foi des Haïtiens à une affaire d’argent. Pour beaucoup, elle a permis de tenir lorsque tout semblait perdu. Mais il serait tout aussi naïf de fermer les yeux sur ceux qui savent tirer profit de cette fidélité, en présentant la contribution financière comme un passage obligé vers la bénédiction.

Notre pays a besoin de l’ensemble de ses forces vives. Il n’a pas besoin de nouveaux petits royaumes où la pauvreté des fidèles entretient les privilèges des dirigeants. Dit plus clairement, on ne veut pas que l’Église reproduise la gouvernance scandaleuse de l’État.

La foi peut déplacer des montagnes, dit-on. Elle ne devrait pas servir à remplir les poches de ceux qui prétendent les soulever.

Stéphane Boudin
Le Floridien, 29 octobre 2026

 

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