
Lorsqu’on voit de près la jeunesse Haïtienne, on ne peut s’empêcher de penser : quel gâchis ! Que de regrets, que d’amertume de voir tout ce potentiel bridé par un environnement toxique. Quelle tristesse de voir nos jeunes prisonniers de crises dont ils ne sont pas responsables, d’un système prédateur qu’ils doivent subir malgré eux. À tel point que beaucoup aujourd’hui considèrent nos jeunes comme une génération perdue. Perdue car l’État a failli à leur offrir une éducation digne de ce nom. Perdue car leur pays ne leur offre aucune perspective d’avenir à laquelle s’accrocher.
Cette injustice que nous infligeons à notre jeunesse doit nous faire réfléchir. Car pendant que nous débattons, que nous attendons, que nous survivons d’une crise à l’autre, une génération entière grandit entre deux feux : celui des gangs qui ont pris possession des rues, et celui d’un État qui a depuis longtemps renoncé à tenir ses promesses les plus élémentaires. Et cette génération-là, elle n’a rien demandé. Elle est née dans ce désordre, elle essaie de s’y frayer un chemin, et bien souvent, elle n’y arrive pas.
Ce qui se passe aujourd’hui en Haïti avec la jeunesse, ce n’est pas une crise parmi d’autres. C’est une hémorragie silencieuse. Les plus courageux partent, ou du moins tentent de partir. Certains prennent des risques insensés pour traverser des frontières, d’autres s’entassent dans des avions avec un visa de courte durée qu’ils n’ont aucune intention de respecter. Ici, en Floride, nous les voyons arriver, parfois sans grand-chose, souvent épuisés, mais avec cette lueur dans les yeux de quelqu’un qui a enfin trouvé un peu d’air. Sauf que derrière chaque jeune qui réussit à partir, il y en a dix qui restent. Et ceux qui restent, que leur offre-t-on exactement ?
Une école qui ferme au moindre incident sécuritaire. Un quartier que les gangs ont transformé en territoire interdit. Des parents dépassés qui font ce qu’ils peuvent, souvent avec pas grand-chose. Pas de transports fiables, pas de crédit accessible, pas de structure d’accompagnement sérieuse. Et au bout du chemin, cette question qui revient comme un mur : à quoi bon ? Ce n’est pas du pessimisme, c’est de la lucidité. Et quand un jeune de dix-huit ans commence à raisonner comme ça, à se dire que l’avenir n’est qu’une promesse qu’on lui a vendue sans jamais l’honorer, on ne peut pas s’étonner de ce qui suit. Les gangs, eux, ne font pas de longs discours. Ils offrent du concret : de l’argent, un fusil, un sentiment d’exister, un semblant de fraternité morbide. Ce n’est pas une justification, c’est une réalité que nous refusons encore trop souvent de regarder en face.
Parce que la vérité, c’est que cette jeunesse n’est pas ce que certains s’entêtent à décrire depuis leurs fauteuils en cuir. Elle n’est ni paresseuse, ni amorphe, ni sans ressources. Traversez les quartiers populaires de Port-au-Prince, allez au Cap-Haïtien, aux Gonaïves, à Jacmel, et vous verrez des jeunes qui inventent leur propre économie avec des moyens dérisoires. Qui apprennent à coder sur des téléphones à moitié cassés. Qui parlent créole, français, anglais, espagnol par pure nécessité de survie. Qui cuisinent, réparent, coiffent, filment, organisent. Cette débrouillardise-là, dans n’importe quel autre pays qui fonctionnerait à peu près normalement, elle se transformerait en ambition, en entreprise, en carrière. Chez nous, elle se heurte à un plafond en béton armé.
Alors que faire ? Il faut d’abord arrêter de traiter la jeunesse haïtienne comme un problème de sécurité publique à gérer. Elle n’est pas une menace à contenir. Elle est, littéralement, la seule matière première que nous ayons encore. Nos sols s’épuisent, nos institutions sont malades, nos finances publiques tiennent par miracle… mais la jeunesse est là, nombreuse et impatiente. La perdre, c’est perdre Haïti. Il n’y a pas de formule plus directe pour dire cette réalité.
Rouvrir les écoles, les protéger comme on protège des hôpitaux de campagne en zone de guerre, c’est une urgence du même ordre. Mettre en place des centres de formation professionnelle qui apprennent de vrais métiers, pas des diplômes vides, ça aussi c’est urgent. L’énergie solaire, la mécanique, le numérique, l’agriculture, la logistique, l’artisanat… il y a un pays entier à reconstruire et des milliers de jeunes qui pourraient s’y atteler si on leur donnait les outils. Ce n’est pas une utopie. C’est un choix politique que nous n’avons tout simplement pas encore fait.
Et nous, la diaspora, nous ne sommes pas exempts de responsabilités dans tout ça. Envoyer des transferts d’argent chaque mois pour aider la famille, c’est bien, c’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. Ce que nous pouvons faire en plus, c’est utiliser nos réseaux, nos connaissances, notre position ici à Miami, à Orlando, à Fort Lauderdale, pour ouvrir des portes. Parrainer un jeune, l’orienter, lui offrir une formation en ligne, le mettre en relation avec une entreprise, financer un centre technique dans sa ville. La reconstruction ne partira pas uniquement des ministères, elle partira aussi de nous, si nous décidons vraiment de nous y mettre.
Ce qui manque le plus à la jeunesse haïtienne, au fond, ce n’est pas l’intelligence ni le courage. Ce sont les chemins. Ce sont les portes ouvertes plutôt que les murs. Ce sont des adultes qui écoutent vraiment, pas pour décorer un panel ou cocher une case dans un rapport d’ONG, mais pour comprendre ce que ces jeunes vivent, ce qu’ils veulent, ce dont ils ont besoin. Haïti ne se relèvera pas par décret ni par discours. Haïti se relèvera le jour où un adolescent de Cité Soleil, de Martissant ou de Bel-Air pourra raisonnablement croire que son avenir est devant lui, pas forcément à Miami ou à Montréal, mais chez lui. Ce jour-là, nous pourrons dire que nous avons enfin réussi à sauver notre jeunesse.
Stéphane Boudin





