
Après le Kenya, voilà donc le Tchad qui entre dans la danse. On ne sait pas par qui, ni comment ce pays du Sahel en est venu à envoyer ses soldats à l’autre bout du monde pour combattre les gangs. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ force de voir défiler les armées d’autres pays, on finirait presque par croire que le salut d’Haïti viendra d’un simple jeu de rotation entre contingents étrangers. Les Kényans n’étaient pas encore parvenus à stabiliser le terrain qu’on parle déjà de policiers et de gendarmes tchadiens, attendus cette année pour renforcer (et, selon certains responsables dominicains, remplacer progressivement) la présence kenyane dans le dispositif international déployé en Haïti. D’un autre côté, lorsqu’on analyse les chiffres, on voit clairement qu’on est dans l’improvisation pure et simple. Car en effet, la force internationale reste très en dessous de ses effectifs prévus, avec moins de mille hommes sur le terrain, alors que son format annoncé devait être bien supérieur. Le Tchad, lui, a fait savoir qu’il comptait envoyer environ 750 à 800 policiers et gendarmes, avec des arrivées attendues d’ici l’été. Autrement dit : si l’on va chercher N’Djamena, c’est bien que le dispositif manque cruellement de bras, de souffle et de résultats.
Il faut d’ailleurs clarifier une confusion entretenue à dessein par certains discours officiels. On parle d’“égide de l’ONU”, ce qui donne à l’opération un vernis de robustesse institutionnelle. En réalité, on n’est pas dans le cadre classique d’une mission de casques bleus déployée de manière traditionnelle. On est dans un montage hybride, d’abord avec la mission multinationale appuyée par l’ONU, puis avec sa transformation décidée par le Conseil de sécurité en une nouvelle architecture de répression des gangs, soutenue logistiquement par un bureau onusien. Cela change tout, car ce genre de formule permet d’afficher la bannière des Nations Unies sans assumer pleinement la responsabilité politique et militaire d’une vraie opération de maintien de la paix comme on en voit ailleurs. En clair : l’ONU bénit, appuie, encadre, mais n’endosse pas tout, au cas où ça tournerait au vinaigre. Comme on dit, chat échaudé craint l’eau froide. L’ONU garde certainement en mémoire l’échec cuisant de sa dernière mission, et ne veut pas refaire la même erreur en embarquant tête baissée dans un bourbier qui ne dit pas son nom.
Mais la vraie question n’est pas seulement diplomatique. Elle est militaire, humaine, logistique. Que viennent faire des forces tchadiennes dans les ruelles de Port-au-Prince ? On connaît la réputation de l’appareil sécuritaire tchadien : aguerri, endurant, habitué à des théâtres durs, rompu aux conflits asymétriques du Sahel et du bassin du lac Tchad. Sur le papier, cela impressionne. Dans les faits, Haïti n’est ni le désert, ni la brousse, ni une colonne rebelle à poursuivre dans des espaces ouverts. Port-au-Prince, c’est une guerre d’angles morts, de couloirs urbains, de maisons imbriquées, de toits, de barricades, de ravines et de civils pris au piège. C’est une violence qui ne se laisse pas seulement écraser par la puissance de feu ou la discipline d’un contingent. C’est une guérilla urbaine poisseuse, fragmentée, mouvante, où la connaissance du terrain compte souvent plus que l’expérience acquise ailleurs. Oui, les unités tchadiennes arrivent avec une vraie expérience opérationnelle. Mais rien ne dit que l’expérience du Sahel se transpose mécaniquement dans les labyrinthes de Carrefour-Feuilles, Bel-Air, Solino ou Cité-Soleil.
Et surtout, plus on observe la crise haïtienne, plus une évidence s’impose : le problème n’est pas seulement le manque de soldats. Le problème, c’est le type même de guerre qu’on prétend mener. Les gangs se sont renforcés, ont élargi leur emprise, et contrôlent désormais des zones où vit une part massive de la population. Les derniers rapports onusiens montrent une aggravation continue : des milliers de morts et de blessés, plus d’un million de déplacés, des massacres jusque dans l’Artibonite, des routes coupées, des ports et axes stratégiques sous pression. Ce n’est pas un vide sécuritaire ; c’est une reconfiguration du pouvoir sur le terrain. Et cela signifie qu’ajouter des hommes sans doctrine politique claire, sans État fonctionnel derrière, sans justice crédible et sans renseignement local solide, c’est risquer d’empiler des uniformes sur une impasse. D’ailleurs, pas plus tard que ce week-end, on déplore pas moins de 70 morts dans une attaque revendiquée par des gangs. C’est dire la profondeur de la crise que nous traversons aujourd’hui.
L’autre inquiétude, plus grave encore, concerne les civils. Car chaque fois qu’on parle de “traquer les gangs”, il faut se demander qui paie le prix de cette traque. Là encore, les chiffres sont accablants; La majorité des victimes de cette guerre fratricide sont les civils : des femmes, des enfants, des vieillards, piégés entre les balles des forces de l’ordre et des gangs. Voilà le cœur du problème. Quand l’État est faible, quand les chaînes de commandement sont floues, quand l’international pousse à des résultats rapides, le risque est immense de basculer dans une logique de force brute où l’on comptera les “opérations” avant de compter les vies. Or un quartier “nettoyé” au prix de civils broyés n’est pas un quartier pacifié. C’est un foyer de rancœur supplémentaire.
Il faut donc éviter deux naïvetés en même temps. La première serait de croire que le Tchad vient sauver Haïti. Personne ne sauvera notre pays à notre place, encore moins à coups de communiqués triomphants. La seconde serait de croire que ce renfort est inutile par principe. Ce serait faux également. Le manque d’effectifs est réel. L’épuisement kenyan est visible. Le terrain exige un renfort, c’est évident. Mais ce renfort ne sera utile que s’il s’inscrit dans une stratégie qui comprend enfin qu’Haïti ne se résume pas à un théâtre d’opérations. Il faut du renseignement de proximité, une coordination sérieuse avec la police haïtienne, une protection réelle des civils, une justice qui suit, un contrôle des flux d’armes, une pression politique sur les réseaux économiques qui alimentent les gangs. Sinon, on fera du bruit, des descentes, des démonstrations de force, puis on comptera les morts et on recommencera.
Au fond, ce que révèle l’arrivée du Tchad, ce n’est pas seulement le besoin de renforts. C’est l’aveu que la mission précédente n’avait ni l’ampleur, ni les moyens, ni la clarté nécessaires. Voilà pourquoi il faut regarder ce déploiement sans romantisme ni chauvinisme inversé. Ni miracle africain, ni rejet pavlovien. Juste une question simple mais sincère : cette nouvelle pièce ajoutée à la machine internationale servira-t-elle enfin à protéger les Haïtiens, ou simplement à prolonger une intervention qui court derrière le chaos au lieu de le devancer ?
Stéphane Boudin





