
À force de vivre dans le chaos, certains finissent par idéaliser la prison. C’est humain. L’instinct de survie prend simplement le dessus, poussant les gens à préférer l’ordre étouffant d’une dictature plutôt que le sang de la rue. Lorsque les citoyens sont confrontés à une insécurité devenue quotidienne, lorsque les gangs dictent la loi, losrque l’État semble absent et que les politiciens se disputent les restes d’un pays en miettes, la tentation surgit : “Au moins, sous Duvalier, il y avait de l’ordre.” Cette phrase, loin d’être anodine, se glisse dans les conversations, s’impose sur les réseaux sociaux, s’installe dans les esprits fatigués.
Mais cet “ordre” évoqué était-il véritablement synonyme de paix ? Ou simplement une autre forme de terreur?
Comparer l’anarchie actuelle à la dictature des Duvalier en termes de confort relatif, c’est poser la mauvaise question. Ce sont deux maladies différentes, aux symptômes distincts, mais qui, au final, sont toutes destructrices. Aujourd’hui, le désordre règne face à l’impuissance de l’État, favorisé par une corruption endémique qui touche l’ensemble de la caste politique. Hier, le bâton imposait la terreur. Au moindre écart, c’était au mieux la prison, au pire la tombe. Pour ainsi dire, la peur n’a pas changé de nature, elle a seulement changé de visage.
Sous François Duvalier puis Jean-Claude Duvalier, l’ordre reposait sur la terreur. Les anciens peuvent témoigner de cette époque où le silence était imposé par des arrestations arbitraires, les disparitions, la torture et l’exil forcé pour les plus ‘chanceux’. Et que dire des Tontons Macoutes, la main visible de l’État chargée d’enseigner la docilité par l’exemple.
Dire aujourd’hui que “c’était mieux” revient à confondre absence de désordre visible et absence de violence. Les rues pouvaient sembler calmes. Mais le calme d’un pays bâillonné n’est pas la paix ; c’est la peur intériorisée. Un peuple qui ne proteste pas n’est pas forcément satisfait. Il peut simplement être terrorisé.
Il faut aussi interroger la mémoire. Le temps adoucit parfois les angles. Les récits familiaux se concentrent sur les routes construites, les fêtes officielles, l’apparente stabilité. On oublie plus facilement les prisons, les exécutions, les fortunes bâties sur la corruption institutionnalisée. On oublie que la dictature n’a pas seulement écrasé les opposants ; elle a fragilisé durablement les institutions, nourri le clientélisme et sapé la culture démocratique. L’anarchie d’aujourd’hui n’est pas née dans le vide. Elle est aussi l’héritage de décennies de gouvernance autoritaire.
Cela ne signifie pas que la situation actuelle soit acceptable. Elle est insupportable. Voir des quartiers entiers contrôlés par des groupes armés, assister à l’effondrement des services publics, constater l’impuissance ou la complicité d’une classe politique discréditée, tout cela nourrit une nostalgie dangereuse. Quand le présent devient invivable, le passé semble parfois plus supportable. C’est un réflexe de survie mentale.
Mais regretter la dictature parce que la démocratie est en panne, c’est confondre maladie et remède. La solution à l’échec d’un État faible n’est pas l’avènement d’un État brutal. Un régime autoritaire peut réduire le bruit, pas réparer le pays. Il peut contenir la violence visible, mais il la remplace par une violence institutionnalisée, concentrée, systématique.
Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas un homme fort. C’est un État fort. La nuance est essentielle. Un homme fort gouverne par la peur. Un État fort gouverne par des règles, des institutions, des contre-pouvoirs. Sous les Duvalier, l’ordre dépendait d’un clan. Quand le clan est tombé, il n’y avait pas de structures solides pour prendre le relais. L’effondrement actuel trouve aussi ses racines là.
Il faut aussi dire que la nostalgie autoritaire prospère quand la démocratie ne livre pas ses promesses. Elle s’installe quand les élections ne changent rien, quand la justice ne sanctionne personne, quand les dirigeants semblent plus préoccupés par leurs intérêts que par le bien commun. Pour toutes ces raisons, certains finissent par se dire qu’au moins, la dictature “tenait le pays”. Mais tenir un pays n’est pas le servir.
Ce réflexe, au fond, n’a rien d’exclusivement haïtien. Il suffit de regarder ailleurs. En Russie, combien regrettent aujourd’hui l’Union soviétique en parlant de “grandeur” et de “stabilité”, comme si les files d’attente, la censure et les disparitions relevaient du détail ? En Europe, des groupuscules néonazis relèvent la tête, profitant des crises économiques et des peurs identitaires pour vendre le mythe d’un passé prétendument plus pur, plus ordonné, plus rassurant. Partout, quand le présent devient angoissant, le passé se maquille. On ne se souvient plus de la brutalité, on retient l’illusion d’autorité. On oublie que l’ordre imposé par la peur finit toujours par étouffer ceux-là mêmes qui l’applaudissaient.
La vraie question n’est donc pas de savoir si c’était “mieux avant”. Elle est de savoir pourquoi, trente-neuf ans après la chute de la dictature, nous sommes encore tentés par ce type de comparaison. Pourquoi l’expérience démocratique n’a-t-elle pas réussi à produire la stabilité, la sécurité, la justice attendues ? Pourquoi les institutions n’ont-elles pas été consolidées au point de rendre impensable tout retour à l’autoritarisme ?
Il faut avoir le courage de regarder les deux réalités en face. Oui, l’anarchie actuelle est une faillite collective. Oui, les gangs et les politiciens véreux ont pris le pays en otage. Mais non, la dictature n’était pas une solution. Elle était un autre cauchemar, plus silencieux, plus organisé, plus centralisé.
Entre la peste et le choléra, le choix n’est pas de préférer l’une à l’autre. Le véritable défi est de chercher enfin le traitement. Cela suppose mémoire, lucidité et responsabilité. Regretter la dictature, c’est parfois exprimer une détresse. Mais transformer cette détresse en projet politique serait une tragédie. Haïti n’a pas besoin de revivre ses démons, mais de les comprendre pour ne plus les répéter.
Stéphane Boudin





