Éditorial | Haïti : la dignité du peuple face à l’abandon des dirigeants

Il y a un moment de bascule, précis et irréversible, dans la vie d’une nation où la terreur finit inévitablement par changer de camp. À Port-au-Prince, cette ligne invisible et sanglante a été franchie. L’État, ou du moins ce qu’il en reste, a lâché prise depuis bien longtemps. La police nationale (PNH), qui doit normalement nous protéger, n’est plus que l’ombre d’elle-même : sous-équipée, sous-payée et démotivée, elle se retrouve structurellement dépassée par la puissance de feu des gangs. Dès lors, que reste-t-il aux citoyens pour se défendre ? Comment sont-ils censés faire face à une criminalité hors de contrôle ? Comment sauver ces familles cloîtrées chez elles, qui n’osent même plus sortir pour vivre ? Comment redonner vie à ces quartiers jadis source de joie et de convivialité, et qui aujourd’hui, restent désespérément déserts ?

Et bien de tout cela, il reste l’instinct de survie. Ce réflexe viscéral, brut, indomptable, que l’on ne saurait retirer à tout être humain qui veut vivre dans la dignité. Face à la barbarie décomplexée des gangs armés qui étendent leurs tentacules sur la quasi-totalité de la zone métropolitaine, l’attente passive n’était tout simplement plus une option viable. Mourir en silence, abattu dans son salon par une balle perdue ou exécuté lors d’une incursion, ou bien se battre avec l’énergie du désespoir pour sanctuariser son bout de trottoir : les habitants de la capitale ont fini par faire leur choix. Et ce choix, radical mais inévitable, c’est celui de la résistance populaire.

Il faut regarder cette réalité en face, droit dans les yeux, sans les filtres édulcorés de la diplomatie internationale ou les beaux discours des politiciens en cravate dans leurs salons climatisés. Personne, absolument personne, ne se lève un beau matin avec l’ambition secrète ou la vocation de devenir un milicien de quartier. Les habitants qui se regroupent pour protéger leur quartier ne le font pas par plaisir, ni par goût de la confrontation. Personne ne rêve de passer ses nuits à surveiller une rue au lieu de dormir auprès de ses enfants. Personne ne souhaite voir son quartier transformé en forteresse improvisée, où chaque bruit de moteur devient suspect, où chaque visage inconnu provoque la méfiance. Mais comme le contrat social qui lie l’État à sa population a volé en éclats, il ne restait plus vraiment d’autre choix. La formation de groupes d’autodéfense ça et là n’est certainement pas une rébellion contre la loi ou l’ordre républicain. Bien au contraire ! C’est une réponse organique, presque immunitaire, au vide absolu laissé par nos dirigeants. C’est le cri d’une population qui a compris, dans la douleur et les larmes, que la cavalerie institutionnelle ne viendrait jamais la sauver.

Sur le terrain, la mécanique de cette résistance citoyenne force le respect autant qu’elle glace le sang. Les quartiers se sont métamorphosés en archipels retranchés. Les portes de voitures calcinées, les blocs de béton arrachés aux chantiers, les vieux pneus empilés et les troncs d’arbres dressent de nouvelles frontières urbaines que les autorités ne contrôlent plus. Derrière ces remparts improvisés, les téléphones s’activent, les groupes WhatsApp de voisinage sont devenus des radars anti-gangs ultra-efficaces, et le moindre bruit suspect, le moindre véhicule non identifié déclenche une mobilisation générale en quelques minutes. Machettes, vieux fusils de chasse, couteaux, bâtons : tous les moyens sont bons pour repousser les intrus. Certains jeunes des quartiers sont même prêts à en découdre à mains nues pour protéger la vie de leurs mères et de leurs sœurs. La peur a changé de nature ; elle a cessé de paralyser pour se muer en une colère froide, méthodique et solidaire. Les habitants sont passés du statut de proies tétanisées, condamnées à l’abattoir, à celui de protecteurs intraitables de leur propre existence.

Et le plus bouleversant dans ce naufrage urbain monumental, c’est que cette méthode empirique et profondément désespérée fonctionne. Au milieu de l’océan de violence aveugle qui engloutit Port-au-Prince, de petits îlots de paix voient le jour, arrachés au chaos par la seule force des poings, de la vigilance et du courage citoyen. Derrière les murs de fortune et la paranoïa sécuritaire du voisinage, un petit miracle opère : on recommence, tout doucement, à respirer. Les enfants, qui avaient oublié à quoi ressemblait la lumière du soleil et le bruit d’une cour de récréation, remettent timidement le nez dehors pour jouer au ballon sur l’asphalte. Les voisins, autrefois enfermés à double tour chez eux dès la tombée du jour, se retrouvent sur le perron pour discuter longuement, comme autrefois. Les petits commerces de détail rouvrent leurs portes. Les familles retrouvent un semblant de normalité qui relève presque de la science-fiction lorsqu’on sait que l’enfer absolu se déchaîne à seulement quelques blocs de là. Ces sanctuaires populaires prouvent une chose fondamentale : la solidarité née du désespoir est une arme d’une puissance inouïe face aux prédateurs.

Pourtant, il serait gravement irresponsable et dangereux de romantiser ce phénomène ou de l’ériger en modèle d’avenir pour notre société. Applaudir le courage indéniable de ces citoyens, c’est aussi être forcé d’avaler la pilule la plus amère de notre histoire contemporaine : c’est valider la preuve irréfutable de l’effondrement total de la République d’Haïti. La justice de la rue, aussi humainement compréhensible soit-elle face aux atrocités des gangs, porte toujours en elle les germes d’autres tragédies. Les dérives glaçantes de la justice expéditive, les erreurs sur la personne, les règlements de comptes déguisés et les lynchages sommaires rappellent que la frontière entre la légitime défense et la vengeance aveugle est d’une finesse terrifiante. Confier la sécurité publique à la colère d’une foule épuisée n’est jamais une solution pérenne, c’est un saut dans l’inconnu. De plus, les citoyens ne sont pas des soldats. Ils n’ont pas à supporter l’usure psychologique, les nuits sans sommeil de garde, la paranoïa constante et la fatigue écrasante de cette guerre d’usure.

L’instinct de survie peut empêcher une nation de tomber tout de suite dans le néant. Mais il ne peut pas remplacer un projet de pays. Il peut protéger une rue, quelques maisons, quelques familles, pour une nuit ou pour quelques jours. Il ne peut pas reconstruire l’école, la justice, la police, l’économie, la confiance. Voilà pourquoi ces formes de résistance populaire doivent nous bouleverser plus qu’elles ne doivent nous rassurer. Elles montrent la grandeur d’un peuple, oui, mais aussi l’indignité de ceux qui l’ont laissé seul. Et tant que la vie en Haïti dépendra davantage du courage des habitants que de la responsabilité de l’État, nous continuerons à vivre dans cette terrible vérité : celle d’un peuple courageux abandonné par ses dirigeants cupides et irresponsables.

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