Bac haïtien : un diplôme encore debout dans un pays à genoux

Des candidats passent les épreuves du baccalauréat au siège du Collège Émile Saint-Lot, à Léogâne. Cette année, plus de 118 000 jeunes participent aux examens officiels à travers le pays, dans un contexte marqué par d'importants défis sécuritaires.

PORT-AU-PRINCE, Haïti – Depuis lundi et jusqu’à ce jeudi, plus de 118 000 jeunes Haïtiens planchent sur les épreuves du baccalauréat, un peu partout à travers le pays. Cette semaine encore, le ministre de l’Éducation nationale, Vijonet Déméro, a tenu à rassurer les familles : policiers, militaires et autorités judiciaires ont été mobilisés pour sécuriser les centres d’examen. Téléphones interdits. Armes interdites. Calculatrices programmables interdites. Qu’on doive préciser noir sur blanc qu’on ne rentre pas armé dans une salle d’examen en dit long sur le pays où grandissent nos enfants. Alors la question mérite d’être posée sans détour : ce diplôme que des dizaines de milliers de jeunes Haïtiens risquent, au sens propre, leur vie pour obtenir, a-t-il encore une réelle valeur ?

Il fut un temps, pas si lointain, où réussir son bac représentait un rite de passage redouté par l’élève autant que par ses parents. On économisait pour payer les cours de répétition. On priait la veille des épreuves. On guettait la publication des résultats comme on guette un verdict. Le bac ouvrait des portes : celle de l’université, celle d’un métier respectable, celle d’une vie qu’on espérait meilleure que celle de ses parents. Cette symbolique-là n’a pas totalement disparu chez nous. Elle s’est même renforcée, d’une certaine manière, pendant que celle de son lointain cousin français s’effritait année après année.

En France, justement, le bac a suivi le chemin inverse du nôtre. Alors qu’au milieu des années 90, 75% des candidats décrochaient leur diplôme, en 2026, le taux de réussite frôle un record historique de 95%. Un score ‘’boosté’’ artificiellement par le gouvernement, et qui en-même temps, a fait perdre au bac français toute crédibilité, autant à l’échelle nationale qu’internationale. Pour ainsi dire, le bac ne dit plus grand-chose de la valeur académique réelle de celui qui le porte. Il n’y a qu’à voir le niveau de difficulté des sujets proposés pour comprendre qu’on assiste là à une dévaluation pure et simple d’un examen qui fut jadis prestigieux, à la fois craint et respecté.

Des candidats passent les épreuves du baccalauréat au siège du Collège Émile Saint-Lot, à Léogâne. Cette année, plus de 118 000 jeunes participent aux examens officiels à travers le pays, dans un contexte marqué par d’importants défis sécuritaires.

Chez nous, rien de tel, hélas ou heureusement, c’est selon. Les chiffres de la session de l’année dernière parlent d’eux-mêmes, et ils font mal. Sur 94 461 candidats qui ont composé, à peine 42 466 ont décroché leur diplôme, soit un taux national de 44,96 %. Un peu plus d’un candidat sur deux a échoué. Et cette moyenne cache encore d’immenses disparités régionales : le Sud a affiché 66,93 % de réussite quand le Nord-Ouest plafonnait à 30,99 %. Dans le seul département de l’Ouest, des centaines d’écoles n’ont vu aucun de leurs élèves obtenir le diplôme, pendant que 51 autres affichaient 100 % de réussite. Deux Haïti dans un même pays. Deux écoles qui, visiblement, ne préparent pas à la même vie.

Faut-il alors se réjouir que notre bac résiste, lui, à cette inflation des bonnes notes ? On serait tenté de le penser, et il y aurait de quoi. Un diplôme qui se mérite garde du prix : nos bacheliers n’ont généralement pas à rougir lorsqu’ils débarquent dans une université étrangère comme en France ou au Canada, où plusieurs choisissent de poursuivre leurs études supérieures. Contrairement à certains de leurs homologues français, dont le niveau réel est aujourd’hui questionné jusque dans les rangs du gouvernement, les nôtres ont, la plupart du temps, vraiment le niveau qu’affiche leur bulletin.

Mais on aurait tort de s’arrêter à cette lecture flatteuse, un peu trop confortable pour être honnête. Car si notre bac garde autant de valeur, c’est aussi, et peut-être surtout, parce que le pays qui l’organise s’effondre. Au-delà des résultats du bac, il faut aussi parler des milliers d’écoles qui ferment leurs portes, chassées par la violence des gangs. D’autres souffrent d’un manque chronique de matériel, quand elles ne se voient pas tout simplement transformées en refuges de fortune pour des familles déplacées.

Le faible taux de réussite au bac n’est donc pas uniquement le signe d’une exigence académique dont on pourrait s’enorgueillir sans arrière-pensée. C’est aussi, et peut-être avant tout, la conséquence directe d’enfants qui étudient dans des conditions particulièrement difficiles, exprimant leur potentiel de pouvoir s’exprimer pleinement. C’est là toute la contradiction haïtienne. Le bac reste fort parce qu’il est difficile, mais il devient parfois injuste parce que les chemins pour y arriver ne sont pas les mêmes. Un élève de Port-au-Prince obligé d’interrompre ses cours à cause de l’insécurité n’a pas les mêmes chances qu’un autre dans une zone relativement plus stable. Un jeune qui étudie sans Internet, sans bibliothèque, sans manuels suffisants, sans professeur régulier, n’aborde pas l’examen avec les mêmes armes. Et pourtant, le jour des épreuves, tous portent le même poids sur les épaules. Voilà pourquoi il faut défendre le bac, oui, mais aussi défendre les élèves qui le passent.

Heureusement, il existe des initiatives pour sauver ce qui reste de l’école haïtienne, notamment grâce au Fonds National pour l’Éducation qui a permis, ces derniers mois, de financer la réhabilitation d’une cinquantaine d’écoles dans le Grand Sud. Pour ceux qui ne le savent pas, ce fonds est en grande partie financé par la diaspora à travers les prélèvements sur les transferts d’argent et les appels internationaux.

Alors, le bac haïtien a-t-il encore une valeur ? La réponse est : oui ! Peut-être même plus qu’on ne le croit, précisément parce qu’il est obtenu dans des conditions que beaucoup d’autres pays auraient du mal à imaginer. Mais cette valeur est fragile. Elle repose sur le courage des élèves, le sacrifice des familles et la dignité des enseignants plus que sur la solidité de l’État. Et c’est bien cela qui devrait nous inquiéter. Un pays ne peut pas éternellement demander à ses enfants d’être héroïques pour obtenir ce qui devrait être normal. Si notre pays veut que son baccalauréat reste un vrai passeport vers l’avenir, il doit cesser de laisser son école survivre au lieu de vivre.

Stéphane Boudin

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