Éditorial | Faux médicaments : le poison silencieux qui menace les Haïtiens

Par Stéphane Boudin

En Haïti aujourd’hui, pour ouvrir une pharmacie, rien de plus simple : il suffit d’installer une petite table au marché, voire de poser un morceau de carton à même le sol, ou, pour ceux qui sont motorisés, garer son véhicule non loin d’un hôpital. Et vous voilà devenu pharmacien. Pas besoin de faire de longues études, ni d’investir dans un local, et encore moins de demander une autorisation au ministère de tutelle.

La pharmacie de proximité est un concept 100% haïtien, devenu très populaire par la force des choses. Le patient explique son mal, le ‘pharmacien ambulant’ fouille parmi ses plaquettes, tend deux ou trois comprimés et annonce un prix, parfois à la tête du client. Pas d’ordonnance, pas de consultation, encore moins de diagnostic. On paie et on repart en espérant une guérison rapide. Avec un peu de chance, grâce à l’effet placebo, vous vous sentirez mieux. Avec un peu moins de chance, le mal peut empirer.

Ce commerce ne date pas d’hier. Il est même devenu si familier que plus personne ne trouve cela anormal. Il suffit de se balader à Delmas 33, près de l’hôpital La Paix, pour tomber sur ces pharmacies improvisées installées dans des étals délabrés. Des médicaments à portée de main, exposés à la chaleur et à la poussière. Pas assez pour décourager des patients aussi fauchés que désespérés. Surtout que nos pharmaciens en herbe ont des remèdes pour tous les maux : fièvre, diarrhée, hypertension, cholestérol, dépression, rage de dents.. Ils ont certes appris sur le tard, mais lorsque vous les entendez parler, on dirait des apothicaires tout droit sortis de la faculté de médecine et de pharmacie. Les molécules et les noms de laboratoires n’ont aucun secret pour eux. Face à cette concurrence déloyale, le vrai pharmacien, lui, s’arrache les cheveux dans son officine. Surtout que dans une pharmacie officielle, le prix est fixe et il faut parfois acheter la boîte entière. Dans la rue, on négocie. On achète un comprimé, puis deux autres quand on a trouvé quelques gourdes. Le vendeur est à deux pas de chez soi. Accessible, disponible et pas cher. Que demander de plus ?

Autrement dit, les vendeurs ambulants proposent précisément ce que notre système de santé peine à garantir : la proximité et un prix immédiatement supportable. Ce n’est pas un compliment. C’est un constat plutôt accablant pour l’État.

Et il faut voir le côté presque burlesque de la situation. Dans une vraie pharmacie, on exige des diplômes, des locaux adaptés et des règles de conservation. Sur le trottoir, le soleil s’occupe du chauffage, la poussière fournit l’emballage supplémentaire et le diagnostic se résume à une seule question : « Où avez-vous mal ? » Il ne manque plus qu’un écriteau « Consultation gratuite » ! On pourrait presque en rire si, derrière ce commerce de fortune, il n’y avait pas des vies en jeu.

Car un médicament n’est pas un paquet de biscuits. Certains principes actifs supportent mal la chaleur et l’humidité. D’autres produits sont périmés, mal étiquetés ou carrément falsifiés. Mais comment un acheteur ordinaire pourrait-il vérifier sa qualité en regardant la couleur d’une pilule ? Où est la traçabilité indispensable pour un produit si sensible ?

Lors d’une étude récente, des chercheurs ont acheté des lots d’antimicrobiens dans 28 marchés de Port-au-Prince pour les analyser. Sans surprise, les résultats sont pour le moins catastrophiques. Pour six des onze types de médicaments étudiés, les tests ne retrouvaient aucune correspondance suffisante avec les produits de référence. Il pouvait s’agir d’une mauvaise composition ou de substances dégradées. Et nous ne parlons même pas des antibiotiques, que certains avalent sans consultation ni suivi, au risque de ne pas traiter correctement une infection et de favoriser les résistances.

Tout le monde a encore en mémoire le scandale de la fausse antitoxine tétanique qui était en circulation dans le pays. Un produit qui était censé protéger les citoyens, mais dont l’usage pouvait, au contraire, mettre leur vie en danger. Le ministère a logiquement interdit la vente et l’utilisation. Heureusement. Mais combien d’ampoules avaient déjà été écoulées avant cette interdiction ? Et surtout, par quelle filière avaient-elles atteint le marché ?

C’est là qu’il faut regarder plus haut que le trottoir. Le petit vendeur n’a pas fabriqué lui-même ses antibiotiques. Il s’est approvisionné quelque part. Qui importe ces produits ? Qui les transporte ? Qui les distribue, avec quelles factures, quels contrôles douaniers et quelle traçabilité ? Et lorsque des marchandises sortent des circuits autorisés pour finir entre des mains non qualifiées, qui ferme les yeux ?

Arrêter quelques vendeurs lors des rares opérations coup-de-poing, c’est peut-être spectaculaire devant les caméras, mais cela ne résout pas le fond du problème. Car si les réseaux qui fournissent les médicaments continuent de prospérer, ce business aussi informel que dangereux risque de perdurer pendant de longues années encore. D’ailleurs, les campagnes contre les médicaments de rue ne datent pas d’hier. Elles ont commencé au début des années 2000. Plus de vingt ans plus tard, rien n’a changé, ou plutôt, la situation a empiré. À croire que les gouvernements successifs préfèrent déclarer la guerre au problème plutôt que de la gagner. Il faut dire que l’insécurité est venue compliquer la donne, rendant l’acheminement des médicaments et le déplacement des patients particulièrement laborieux dans plusieurs régions du pays.

Alors on se débrouille. Certains prennent les comprimés qu’un voisin leur recommande. D’autres reviennent aux tisanes, aux feuilles et aux racines de notre bonne vieille médecine traditionnelle. Ce savoir populaire mérite le respect, mais il a aussi ses limites. Une préparation maison ne peut pas remplacer tous les traitements, et naturel ne veut pas toujours dire sans danger. Ce qui manque aux Haïtiens, c’est la possibilité de choisir des soins fiables sans hypothéquer leur budget déjà bien malade.

L’État doit contrôler les importations, remonter les filières de distribution, sanctionner les trafiquants et inspecter les points de vente. Mais il doit en même temps rendre les médicaments essentiels accessibles, soutenir les centres de santé et permettre aux pharmacies autorisées d’approvisionner les quartiers. Sans cela, toute campagne de répression ne fera que déplacer les étals de quelques rues.

On parle souvent du droit à la vie. Encore faudrait-il qu’en Haïti, acheter un médicament pour la préserver ne revienne pas à jouer sa vie à pile ou face.

Stéphane Boudin

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