
À l’approche de la rentrée du 7 septembre, les familles haïtiennes doivent affronter bien plus que le coût des fournitures et des frais scolaires. Dans un pays où l’insécurité peut fermer une école ou rendre une route impraticable du jour au lendemain, envoyer son enfant en classe devient parfois un véritable acte de courage.
Par Stéphane Boudin
Le 7 septembre approche. En temps normal, la rentrée scolaire est faite de cahiers neufs, d’uniformes fraîchement repassés, de retrouvailles entre camarades et de parents qui râlent gentiment parce que les vacances sont passées trop vite. En Haïti, on n’en est plus là. Avant même de se demander si son enfant a le bon sac ou les bonnes chaussures, un père ou une mère doit résoudre deux problèmes autrement plus sérieux : trouver l’argent pour l’envoyer à l’école et s’assurer qu’il en reviendra vivant. Voilà où nous en sommes en 2026.
Commençons par le portefeuille. Il souffrait déjà, il est maintenant à l’agonie. L’inflation ralentit peut-être sur le papier, mais les prix, eux, ne sont pas revenus en arrière. En juin, l’inflation annuelle était encore à deux chiffres, et il suffit de faire quelques courses pour comprendre ce que cela signifie réellement. Un cahier par-ci, un livre par-là, deux uniformes, une paire de chaussures, le sac, les frais d’inscription, le transport, sans oublier les mensualités pour ceux qui ont le privilège d’aller dans le privé : additionnez le tout pour deux ou trois enfants et vous obtenez une petite ‘catastrophe budgétaire’ familiale.
On parle souvent du sacrifice des parents haïtiens pour l’éducation. Le mot n’est pas exagéré. Combien de mères renoncent à quelque chose pour elles-mêmes afin d’acheter les livres du petit dernier ? Combien de pères empruntent, appellent un frère à Miami, une sœur à Montréal ou un cousin à Boston pour boucler la rentrée ? La diaspora finit même par devenir une annexe officieuse du ministère de l’Éducation. Quand l’État ne peut pas, c’est la famille de l’étranger qui reçoit le fameux coup de téléphone : « L’école va ouvrir. »
Le MENFP, cette année, assure vouloir soulager la pression. Il rappelle que le préscolaire et les deux premiers cycles du fondamental sont gratuits dans les écoles nationales et plafonne à 1 500 gourdes la contribution exigible au troisième cycle et au secondaire publics. Des distributions de manuels, de kits scolaires, d’uniformes ainsi que des aides financières à certaines familles ont également été annoncées. Très bien. Encore faut-il maintenant que ces belles mesures descendent des conférences de presse jusqu’aux parents qui comptent leurs dernières gourdes sur une table de cuisine. Car comme souvent, entre ce qui est annoncé et ce qui arrive réellement au citoyen, il y a parfois un océan.
Et même lorsqu’une famille réussit l’exploit financier de tout acheter, un autre casse-tête commence. Peut-on envoyer son enfant à l’école sans trembler jusqu’à son retour ? La question serait absurde ailleurs. Elle est devenue banale chez nous.
Imaginez la scène. Vous préparez votre enfant à six heures du matin. Vous vérifiez ses cahiers, son uniforme, son repas. Puis vous regardez votre téléphone. Quelle zone a été attaquée pendant la nuit ? Quelle route est encore praticable ? Y a-t-il des tirs quelque part ? Les transports circulent-ils ? Un groupe armé a-t-il décidé, ce matin-là, que toute une partie de la ville devait rester chez elle ? Voilà la rentrée scolaire version haïtienne.
L’école, qui devrait être un sanctuaire, a elle-même été happée par la crise. Des établissements ont fermé, d’autres ont accueilli des familles déplacées, des enseignants ont fui, des élèves ont changé plusieurs fois de quartier. Au cours de l’année scolaire 2024-2025, plus de 1 600 écoles ont été fermées, privant quelque 243 000 élèves d’apprentissage. Derrière ces chiffres, il y a des enfants. Des vrais. Certains ont perdu une année, d’autres deux, parfois davantage. À cet âge, deux années, c’est énorme. C’est une partie de l’enfance qui disparaît et un retard qui ne se rattrape pas d’un claquement de doigts.
Le gouvernement promet une rentrée « sécurisée et inclusive ». Il assure également vouloir libérer les établissements encore occupés par des personnes déplacées. Prenons-le au mot. Mais sécuriser la rentrée ne consiste pas seulement à mettre deux policiers devant une école le 7 septembre pour la photo. Que se passe-t-il le 15 ? Le 30 ? En novembre ? Comment l’élève traverse-t-il les zones dangereuses ? Comment l’enseignant rejoint-il sa classe ? Que fait-on lorsqu’un quartier devient inaccessible pendant trois semaines ? Et c’est justement là qu’une solution doit enfin être prise au sérieux : l’enseignement à distance.
Non, Internet ne remplacera jamais complètement une salle de classe, un professeur devant ses élèves, les discussions entre camarades ou le tableau noir. Et non, tous les foyers haïtiens ne disposent pas d’une connexion stable, d’un ordinateur ou même d’électricité en permanence. Mais entre une solution imparfaite et aucune école du tout, le choix est vite fait.
Le MENFP possède déjà une plateforme de ressources numériques, PRATIC, et travaille à l’intégration du numérique dans les apprentissages. Pourquoi ne pas aller beaucoup plus loin ? Cours enregistrés accessibles sur téléphone, devoirs envoyés par WhatsApp, capsules pédagogiques à la radio, leçons télévisées, supports téléchargeables lorsque la connexion est disponible, classes virtuelles dans les zones mieux équipées : il ne s’agit pas de bâtir Harvard sur Internet du jour au lendemain. Il s’agit simplement d’empêcher un enfant de rester trois mois sans ouvrir un livre parce qu’un gang contrôle la route menant à son école.
La rentrée du 7 septembre ne peut donc pas être traitée comme une rentrée ordinaire, parce que le pays ne traverse pas une période ordinaire. Les parents font déjà leur part, souvent bien au-delà de leurs moyens et de ce qui est humainement possible. Les enseignants continuent, eux aussi, malgré des conditions parfois intenables, d’assurer le minimum vital. À l’État maintenant de faire la sienne : rendre l’école réellement accessible, aider les familles avant qu’elles ne soient étranglées financièrement, sécuriser autant que possible les établissements et leurs accès, mais aussi prévoir un plan B sérieux lorsque le présentiel devient impossible.
Nous avons déjà laissé l’insécurité voler des maisons, des commerces, des hôpitaux, des quartiers entiers et une partie de notre économie. Ne la laissons pas voler en plus l’avenir de nos enfants. Car un pays peut reconstruire un bâtiment détruit. Il peut rouvrir une route. Il peut même, avec du temps, refaire une économie. Mais une génération sacrifiée sur les bancs vides de l’école, celle-là, il nous faudra des décennies pour la récupérer.
Stéphane Boudin





