
On parle beaucoup ces dernières semaines du pétrole, des tankers, du Golfe, du détroit d’Ormuz et des grandes puissances qui s’observent à travers des missiles et des communiqués martiaux. On parle du prix du baril, de la fébrilité des marchés, des calculs, ou plutôt du manque de calculs de Washington, des menaces de Téhéran. Mais on parle très peu de ceux qui paient la note en bout de chaîne, sans avoir voix au chapitre. Et parmi eux, il y a Haïti. Notre pays n’a ni marine de guerre dans le détroit d’Ormuz, ni poids diplomatique dans ce bras de fer, ni réserve stratégique pour amortir le choc. Pourtant, dès que l’approvisionnement mondial se grippe, dès que le baril s’envole, la population, ici plus qu’ailleurs, en subit de lourdes répercussions. Il est loin le temps où on pouvait encore compter sur la ‘solidarité’ chaviste qui nous offrait du pétrole pas cher, faisant le bonheur des Haïtiens, mais surtout des dirigeants qui ont détourné des milliards de dollars (scandale PetroCaribe).
Pour un pays comme le nôtre, les cours du brut ne relèvent pas de la géopolitique abstraite. Cela relève du réchaud, du tap-tap, du gallon de diesel, de l’assiette du soir. Notre pays dépend énormément des produits pétroliers importés. Rien que l’année dernière, on estime à 500 millions de dollars la facture des produits pétroliers raffinés importés, dont 70% destinés au transport domestique. Autant dire que chaque fois que les marchés du brut s’enflamment après un tweet loufoque de Trump, les citoyens paient immédiatement après les pots cassés. Chez nous, le prix du pétrole ne se contente pas de faire grimper le coût du plein. Il pousse vers le haut presque tout le reste : le transport, la nourriture, l’eau, les matériaux, les petits commerces, et jusqu’au moindre déplacement devenu déjà périlleux par la violence.
Les répercussions, d’ailleurs, ne sont plus théoriques. Elles sont visibles dans les rues. Il y a quelques jours, des salariés ont battu les pavés de la capitale pour exiger un ajustement salarial face à l’augmentation brutale du coût de la vie. Il faut dire que les prix du diesel et de l’essence ont fait un bond de 37% et 29% respectivement, affectant de plein fouet le pouvoir d’achat des ménages. Certains préfèrent marcher au lieu de prendre les transports en commun, d’autres sautent les repas pour faire tenir le budget familial. On estime d’ailleurs que presque la moitié de la population ne mange pas à sa faim.
Voilà pourquoi le blocus d’Ormuz, même lointain, nous frappe de plein fouet. Parce qu’Haïti est un pays sans coussin. Un pays où le moindre choc extérieur se transforme en crise intérieure. Ailleurs, une flambée pétrolière inquiète les marchés. Ici, elle mange dans l’assiette du pauvre. Ailleurs, on débat de subventions ciblées et de marges budgétaires. Ici, l’État peine déjà à assurer l’essentiel. Autant dire que les subventions et autres aides ne sont pas à l’ordre du jour. Pour ne pas arranger les choses, le FMI a revu à la baisse ses perspectives de croissance mondiale et prévenu que les économies pauvres et importatrices d’énergie seraient parmi les plus exposées si le conflit et les perturbations durent.
Le drame, c’est que ce nouveau choc pétrolier arrive au pire moment possible, puisque notre pays peinait déjà à reprendre son souffle : économie exsangue, inflation à deux chiffres, circulation des marchandises perturbée par les gangs qui exigent des rançons de passage.. Quand le pétrole augmente dans un pays normal, la vie devient plus chère. Quand il augmente en Haïti, la vie devient intenable. Car ici, le carburant paie aussi la peur : celle du chauffeur qui doit contourner des zones à risque, celle du commerçant qui doit sécuriser une livraison, celle de la famille qui ne sait plus comment envoyer un enfant à l’école ou un malade à l’hôpital.
Et comme toujours, le plus insupportable, c’est l’impression d’abandon. Personne ne semble vraiment parler d’Haïti comme d’une victime collatérale de ce bras de fer au Moyen-Orient. Nous ne figurons pas dans les calculs des stratèges, nous n’entrons pas dans les priorités des grandes puissances, et pourtant nous encaissons les contrecoups avec une violence presque mécanique. C’est la vieille malédiction des pays faibles : ils ne décident de rien, mais paient pour tout. Ni Washington ni Téhéran ne pensent à la marchande de Tabarre qui devra augmenter ses prix demain. Ni aux ouvriers de Sonapi qui ne savent déjà plus comment rejoindre leur usine. Ni aux familles qui dépendent du moindre transfert, du moindre taxi, du moindre gallon. Le pétrole, chez nous, n’est pas une variable macroéconomique. C’est une ligne de survie.
Il faut donc regarder la réalité en face. Non seulement on souffre d’une certaine vulnérabilité énergétique, mais aussi d’une extrême dépendance à des chocs que nous ne contrôlons pas, dans un pays qui n’a ni stratégie sérieuse de résilience, ni marge budgétaire, ni filet social digne de ce nom. Nous vivons toujours à découvert. La moindre turbulence extérieure suffit à faire vaciller davantage ceux qui ne tenaient déjà plus très bien debout. Et pendant que les grands de ce monde jouent aux échecs avec le pétrole, chez nous, les plus pauvres continuent de jouer à quitte ou double avec la faim. C’est peut-être cela, au fond, le plus révoltant : Haïti n’est pas dans la guerre d’Ormuz. Mais Ormuz, lui, entre chaque jour un peu plus dans les foyers haïtiens.
Stéphane Boudin





