
Quarante-sept morts, dont cinq enfants. Plus de cinquante personnes enlevées. Des maisons incendiées, des familles chassées, des commerces saccagés. Cette tragédie ne se déroule ni en Ukraine, ni au Soudan ni en Afghanistan, mais bel et bien en Haïti, plus précisément à Kenscoff. Cette petite commune située dans la périphérie de Port-au-Prince a été le théâtre, dans la nuit du 23 au 24 août, d’un massacre fratricide d’une violence inouïe. L’ampleur des chiffres eux-mêmes ne suffit plus à raconter l’horreur vécue par la population locale, totalement abandonnée par l’État et livrée à une horde de barbares, alors que des signes avant-coureurs ces dernières semaines laissaient déjà présager le pire.
Que s’est-il vraiment passé cette nuit du 23 août
À Kenscoff, le danger n’était pas caché, mais omniprésent presque tous les jours. Il faut dire que depuis janvier 2025, cette commune des hauteurs de Port-au-Prince était devenue l’une des cibles privilégiées des groupes armés, rendant la vie des habitants impossible. Des centaines de citoyens y ont ainsi perdu la vie dans une série d’attaques d’une violence extrême. Des maisons ont été incendiées, des familles exécutées chez elles ou abattues alors qu’elles tentaient de fuir. Au total, ce sont pas moins de 3 000 personnes qui ont dû abandonner leur domicile durant ces derniers mois. Le signal ne pouvait pas être plus clair.
Pourtant, dans la nuit du 23 au 24 août 2026, alors qu’on croyait avoir tout vu, l’horreur des gangs franchissait un nouveau palier dans l’horreur et la barbarie. Cette fois, c’est la coalition Viv Ansanm qui était à la manœuvre. Le nom Viv Ansanm ….. car on se demande bien qui voudra vivre avec ces gens-là. Le groupement de gangs a donc décidé de faire un maximum de victimes lors de son raid meurtrier. Lourdement armée, la coalition a donc lancé son offensive avec une brutalité jamais vue. Tout le monde s’accorde à dire que l’attaque a été menée de manière coordonnée sur l’ensemble de la commune de Kenscoff, d’où le bilan particulièrement lourd. À la nuit tombée, les assaillants ont envahi les quartiers résidentiels, pillant et saccageant les biens d’habitants terrorisés. Pire, le commando criminel s’en est pris par la suite à une église qui servait de refuge pour de nombreux déplacés. Même la maison de Dieu ne fut donc pas épargnée par ces hommes sans foi ni loi, qui y exécutèrent avec sang-froid des dizaines d’innocents. Parmi les victimes, on déplore de nombreux jeunes dont le seul crime a été de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Au lendemain de cette nuit de terreur, le bilan officiel parle d’au moins 47 morts et d’une cinquantaine de personnes enlevées. Car le chaos engendré par cette attaque massive a aussi permis aux membres des gangs de kidnapper des civils, dont on ignore jusqu’à maintenant le sort. Parmi les survivants encore sous le choc, on dénombre également plus de 700 familles déplacées, dont beaucoup le sont pour la deuxième, voire la troisième fois.
L’objectif des gangs est clair : contrôler tout le pays
Si jusqu’à récemment, le phénomène des gangs était cantonné à quelques quartiers bien délimités de la capitale, force est de constater que les choses ont beaucoup changé. Les bandes criminelles ont logiquement profité de la déliquescence de l’État haïtien pour étendre leur territoire au-delà de leurs fiefs. D’une stratégie de défense, les gangs sont passés à une stratégie d’attaque toute azimuth, s’emparant des routes d’approvisionnement, des carrefours clés et des hauteurs stratégiques. Le malheur de la commune de Kenscoff est qu’elle regroupe toutes ces caractéristiques, faisant d’elle la proie toute désignée de ces groupes sanguinaires.
Avec sa topographie montagneuse dominant une partie de l’aire métropolitaine, Kenscoff se trouve à proximité d’axes importants menant vers Pétion-Ville et le sud. Cette situation stratégique très convoitée a été par ailleurs évoquée dans l’alerte donnée par les Nations Unies sur le fait que les attaques contre Kenscoff avaient pour principale but de mettre la main sur les hauts reliefs, qui en plus de faciliter la déstabilisation de Pétion-Ville, peuvent être utilisés comme zone de repli, un peu à l’image de ce que font les guérillas en zone de guerre. En effet, lorsque les forces gouvernementales, dont la PNH, décident d’exercer davantage de pression sur certains quartiers de Port-au-Prince sous la coupe des gangs, ces derniers se déplacent, cherchent d’autres espaces, se recomposent, ouvrent de nouveaux fronts. C’est ainsi que des communes jadis tranquilles comme Kenscoff se retrouvent en plein champ de bataille. Et le phénomène n’est pas propre à la seule aire métropolitaine de Port-au-Prince. D’autres régions du pays comme l’Artibonite ou le Centre sont également exposées à la progression tentaculaire des groupes armés. Tel un rouleau compresseur, la violence continue d’avancer, inexorablement, rétrécissant petit à petit l’espace où l’on peut vivre normalement. À ce rythme, il sera bientôt difficile de trouver un havre de paix en Haïti.
Car ne nous y trompons pas. C’est une véritable guerre que nous menons actuellement face aux gangs. Une guerre que nous n’avons d’autre choix que de gagner, sous peine de condamner l’avenir de notre pays, voire sa survie. Le côté tragique de tout cela est que nous menons une guerre non pas contre des envahisseurs étrangers, non pas contre un ou des pays hostiles, mais contre nous-mêmes, contre nos propres frères qui ont décidé de prendre les armes pour tuer les leurs. Et ce qui fait le plus mal au cœur, c’est que les descendants de Dessalines en viennent à s’entretuer, alors que les défis qui attendent notre nations sont nombreux.
Une passivité de l’État qui interroge
Après le massacre, la réaction officielle, froide, presque mécanique, a ajouté une couche de révolte à la population qui n’a jamais ressenti autant de solitude et d’abandon de la part du gouvernement fantoche actuellement aux commandes. Certes, nos dirigeants se sont empressés d’égrener les habituelles condamnations, les promesses de renforts, les annonces d’une riposte et les assurances que les coupables seront poursuivis. Le directeur général de la PNH, Vladimir Paraison, s’est rendu sur place et a demandé à la police judiciaire d’enquêter sur les circonstances qui ont permis aux assaillants d’entrer aussi loin dans la commune. L’enquête doit notamment établir s’il y a eu négligence ou complicité. Tout cela est bien beau. Mais tout cela ne suffira pas à ramener les vies innocentes, et encore moins à calmer la rage qui dorénavant couve dans les cœurs des Haïtiens, outrés par l’irresponsabilité continue de l’État haïtiens.
Les habitants n’arrivent toujours pas à comprendre pourquoi ils n’ont pas été mieux protégés alors que la menace était connue de tous. Comment est-il possible, après les morts de 2025 et les déplacements de juillet 2026, qu’une attaque d’une telle ampleur ait encore pu se (re)produire.
Il serait facile de pointer du doigt la PNH et de lui faire porter toute la responsabilité. Mais cela serait injuste et contre-productif. Tout le monde sait que nos policiers combattent avec des effectifs limités, du matériel insuffisant et un salaire démotivant, même s’ils ont prêté serment pour protéger et servir. Là où il faut chercher pour trouver les principaux responsables, c’est dans les arcanes du pouvoir. Aujourd’hui, l’État haïtien adopte une position de désengagement presque assumée dans les faits. Et pour ne pas arranger les choses, l’appui international promis à Haïti reste lui très en deçà des besoins. Pendant ce temps, les corps continuent à être alignés après chaque assaut des gangs.
Comment agir dès lors pour inverser cette tendance mortifère ? Il faut s’attaquer à la racine du mal : assoiffer les gangs. Pour y arriver, on devra impérativement s’attaquer aux réseaux qui fournissent armes, argent et informations aux groupes criminels. Car oui, ces derniers n’existent pas seulement à travers les hommes qui les constituent, mais grâce à toute l’infrastructure qui permet à la violence de durer.
Parallèlement à cela, il ne faut pas oublier les victimes. Les 2 647 nouveaux déplacés de Kenscoff ne doivent pas devenir une statistique de plus. De toute façon, cela fait des années que les chiffres ont atteint des seuils stratosphériques qui dépassent l’entendement.
L’autre danger qui nous guette, plus sournois celui-là, est l’habitude. Nous lisons 20 morts, 30 morts, 47 morts, puis nous passons à la nouvelle suivante. C’est peut-être la plus grande victoire des gangs : avoir réussi à banaliser au rang de faits divers des massacres dont le degré de violence et de brutalité va crescendo.
Kenscoff n’est ni un accident ni une parenthèse. Ce massacre est le résultat d’une violence qui gagne du terrain et d’un État qui demeure trop souvent en retard sur ceux qu’il doit combattre. Les policiers peuvent reprendre une rue, renforcer un poste ou repousser une attaque ; tant que les groupes armés conserveront leur capacité à se déplacer, à se financer et à terroriser des communes entières, aucune victoire ne sera durable. Après 47 morts et plus de 50 enlèvements, le temps des simples condamnations est passé. Kenscoff doit servir d’avertissement : lorsqu’un État abandonne du terrain, ce sont toujours les civils qui finissent par le payer.
Stéphane Boudin
Le Floridien, 30 août 2026





