ÉDITORIAL | Aucun homme ne sauvera Haïti à lui seul

On l’attend encore. À chaque grande crise, à chaque transition ratée, à chaque nouveau scandale, beaucoup d’entre nous se posent une question : où est l’homme capable de sauver Haïti ? Où est le messie ? Où est cet homme fort, courageux, honnête, suffisamment intelligent pour nous sortir de cet enfer et remettre le pays sur les rails, rapidement si possible. Qu’il soit révolutionnaire, technocrate ou même chauffeur de taxi, l’essentiel est qu’il arrive à faire le ménage, mettre les corrompus dehors, mater les gangs, relancer l’économie, réformer l’administration et réconcilier les haïtiens de toutes les franges. Impossible dites-vous ? Vous avez raison de le penser, car cet homme providentiel n’existe pas. Pire, continuer de l’attendre nous évite surtout de regarder le vrai problème en face.

Haïti ne souffre pas seulement d’un manque de bons dirigeants, mais surtout d’institutions trop faibles pour survivre aux mauvais et trop fragiles pour aider les bons. Imaginons pourtant que demain matin apparaisse le candidat idéal. Un profil, homme ou femme, avec toutes les caractéristiques recherchées : compétent, honnête, profondément attaché au pays, sans casserole, sans fortune douteuse et animé des meilleures intentions. Très bien. Installons cette personne au sommet de l’État. Que se passe-t-il ensuite ?

Dès les premiers jours, la réalité frappe à la porte. Il y a ceux qui ont financé la campagne et qui viennent présenter la facture. Ceux qui ont mobilisé les foules et attendent désormais un poste. Les amis de longue date qu’il serait, paraît-il, indécent d’oublier. Les cousins, les anciens camarades, les alliés politiques, les hommes d’affaires, les conseillers qui connaissent « le système », les intermédiaires qui expliquent qu’en Haïti les choses ne fonctionnent pas tout à fait comme dans les livres. À celui qui voudrait nommer uniquement les plus compétents, on lui rappellera rapidement qu’il faut aussi « équilibrer » et se montrer « flexible» dans la vie. À celui qui voudrait sanctionner un proche, on demandera s’il veut vraiment se mettre tout son camp à dos.

Et voilà notre homme providentiel ramené sur terre. Car entre la théorie et la dure réalité du terrain, il y a tout un monde.

Notre dirigeant providentiel peut certes résister, évidemment. Certains d’ailleurs résisteront davantage que d’autres. Mais combien de temps un seul individu peut-il tenir lorsque tout ce qui l’entoure pousse dans le sens contraire ? Un président honnête à la tête d’une administration corrompue reste un président entouré d’une administration corrompue. Un ministre compétent avec des directions paralysées, des fonctionnaires nommés par favoritisme et des moyens inexistants ne fera pas de miracles. Un chef de gouvernement volontaire ne peut pas, à lui seul, transformer une justice qui fonctionne mal, une police qui manque de moyens, des collectivités abandonnées et une administration où trop de décisions dépendent encore de connaissances personnelles.

C’est là toute l’absurdité de notre fascination pour l’homme fort : nous demandons à une personne de faire le travail que devraient accomplir des dizaines d’institutions.
Et lorsque le miracle n’arrive pas, que faisons-nous ? Nous cherchons le suivant.
Nous maudissons aujourd’hui celui que nous adorions hier. Nous expliquons qu’il nous a déçus, trompés, qu’il n’est finalement pas l’homme que nous pensions être. Puis un nouveau visage apparaît, prononce quelques phrases fortes, promet de remettre de l’ordre et l’espoir recommence. En Haïti, le sauveur politique a parfois une durée de vie plus courte qu’une saison électorale.

Cette attente permanente nous déresponsabilise aussi collectivement. Si un seul homme doit sauver le pays, alors les autres peuvent attendre. Pourquoi se battre pour une mairie qui fonctionne correctement ? Pourquoi exiger des comptes d’un directeur général ? Pourquoi défendre l’indépendance d’un tribunal ? Pourquoi surveiller les dépenses publiques ? Pourquoi construire des partis sérieux ? Pourquoi demander une administration professionnelle si, de toute façon, « le bon président » réglera tout ?

C’est précisément ainsi que l’on abandonne les institutions.

Une République solide ne fonctionne pourtant pas grâce à la vertu exceptionnelle de son chef. Elle fonctionne justement parce qu’elle n’a pas besoin qu’il soit exceptionnel. Dans un État sérieux, même un dirigeant médiocre trouve des limites devant lui. Il ne peut pas appeler un juge pour dicter une décision. Il ne peut pas distribuer les marchés publics à ses amis sans contrôle. Il ne peut pas vider une institution de ses cadres pour installer toute sa famille. Il ne peut pas décider seul que la loi s’applique aux autres mais pas à lui.
Voilà ce que nous devrions rechercher : non pas un dirigeant auquel tout est permis parce qu’il serait supposément vertueux, mais un système dans lequel personne n’a les moyens de faire n’importe quoi.

Cela ne veut pas dire que les dirigeants n’ont aucune importance. Bien au contraire. Un pays a besoin de femmes et d’hommes visionnaires, capables de donner une direction, de trancher, d’assumer leurs responsabilités et parfois de bousculer de mauvaises habitudes. Mais le bon dirigeant n’est probablement pas celui qui prétend pouvoir tout régler lui-même. C’est celui qui accepte de construire quelque chose qui continuera à fonctionner après son départ.

Le véritable homme d’État devrait même travailler, d’une certaine manière, à devenir moins indispensable.

S’il renforce la justice, professionnalise l’administration, protège les institutions de contrôle, donne aux collectivités les moyens d’agir, impose la compétence plutôt que le favoritisme et accepte que son propre pouvoir soit limité, alors il aura accompli bien davantage que celui qui multiplie les grands discours et les décisions spectaculaires. Un pays n’est pas sauvé lorsqu’un chef devient puissant. Il l’est lorsque les institutions deviennent assez fortes pour ne plus dépendre de lui.

Nous devons aussi, nous citoyens, abandonner cette idée qui consiste à tout attendre d’en haut. La démocratie n’est pas un spectacle où onze millions de personnes s’assoient pour regarder un homme travailler. Elle suppose des citoyens qui exigent des comptes, des journalistes qui questionnent, des magistrats qui résistent aux pressions, des fonctionnaires qui refusent les ordres illégaux, des entrepreneurs qui ne cherchent pas de passe-droits, des électeurs qui cessent d’échanger leur voix contre une faveur.

Haïti n’a donc pas besoin d’un messie politique, mais d’une remise en question structurelle.
Nous avons besoin de règles qui survivent aux présidents, d’institutions qui survivent aux gouvernements et d’une culture politique qui comprend enfin qu’aucun homme, aussi brillant soit-il, ne peut porter une République sur ses épaules. Nous pouvons toujours espérer voir émerger de grands dirigeants. Tant mieux s’ils arrivent. Mais construisons surtout un pays qui n’aura plus besoin d’un sauveur pour fonctionner.

Stéphane Boudin

(Visited 1 times, 1 visits today)

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here