Lutte anti-gang en Haïti : faut-il changer de paradigme ?

Dernièrement, les affrontements entre la PNH et les groupes armés se sont encore intensifiés. Des quartiers entiers ont été bouclés. Les hôpitaux, déjà à genoux, ont fermé. Des malades n’ont pas pu être soignés.
Jimmy Chérizier, alias “Barbecue,” head of the gangs coalition in Haiti, exhibits his armed power during a street patrol in Port-au-Prince — a stark symbol of the violence suffocating the nation.

Combien de morts encore faut-il avant qu’on admette que cette lutte anti-gang, on ne la gagne pas ? Chaque semaine, des innocents perdent la vie. Enfants, femmes, pères de famille. Les balles tuent indistinctement les haïtiens. Et pendant ce temps, les autorités ne rabâchent les oreilles avec les mêmes discours, les mêmes mots : opération, offensive, neutralisation. Mais dans les rues, dans les quartiers populaires, c’est une toute autre réalité. La réalité de la guerre. Il faut dire que l’État haïtien ne mène pas une guerre de libération. Mais une guerre fratricide. Une guerre qui manque de vision, de stratégie, d’horizon. Et il est peut-être temps de dire que ce modèle-là ne fonctionne pas.

Dernièrement, les affrontements entre la PNH et les groupes armés se sont encore intensifiés. Des quartiers entiers ont été bouclés. Les hôpitaux, déjà à genoux, ont fermé. Des malades n’ont pas pu être soignés. À quoi bon parler de sécurité quand il n’y a même plus d’accès aux soins ? Quand on meurt parce qu’on ne peut plus sortir de chez soi ? Ce chaos qui se répète, cette violence devenue structurelle, n’est plus seulement une menace pour l’ordre public. Elle est une atteinte directe à notre dignité collective. À partir de là, on est en droit de se demander : jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans cette escalade ? Jusqu’où faudra-t-il descendre pour qu’on comprenne qu’on creuse un puits sans fond ?

Pendant des années, on a martelé qu’il fallait renforcer les effectifs, armer la police, mener une lutte sans merci. Mais ces solutions musclées, si elles rassurent à court terme, n’ont jamais permis de reprendre le contrôle du territoire. Pourquoi ? Parce qu’on refuse de regarder le problème pour ce qu’il est : un symptôme. Les gangs prospèrent là où l’État a déserté. Ils imposent leur loi là où il n’y a plus de justice. Ils nourrissent, protègent, punissent, dans un pays où les institutions sont mortes ou corrompues. Tant qu’on ne réintègrera pas les zones abandonnées, avec des services, des écoles, des emplois, tant qu’on continuera à répondre aux armes par les armes, on ne fera que renforcer ce système toxique.

Et si, pour une fois, on faisait preuve de courage politique ? Si on cessait de penser qu’éradiquer les gangs, c’est exterminer des jeunes haïtiens ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une grande partie des membres de ces groupes armés sont des jeunes qui sortent à peine de la puberté, nés dans la misère, élevés dans la violence, sans perspectives, sans diplômes, sans avenir. La société les a jetés dehors avant même qu’ils aient eu le temps d’exister. Alors oui, certains sont devenus bourreaux. Mais beaucoup pourraient devenir autre chose, si on leur offrait une autre voie, une vraie chance de s’en sortir.

Dans d’autres pays, on a osé proposer une alternative qui a fait ses preuves : désarmement contre réinsertion. Intégration dans des structures officielles de sécurité, à condition de déposer les armes, de suivre une formation, d’être encadrés. En Colombie, au Libéria, au Mozambique, en Algérie cette stratégie a parfois permis de désamorcer des situations jugées inextricables. Bien sûr, tout cela doit être conditionné, surveillé, structuré. Il ne s’agit pas de blanchir des criminels ou d’absoudre l’impardonnable. Mais il s’agit d’arrêter l’hémorragie. D’enrayer le cycle infernal qui transforme nos enfants en soldats d’un conflit qui ne dit pas son nom.

Certains diront que c’est utopique. Que ces jeunes sont perdus, irrécupérables. Mais si l’on commence par penser cela, alors c’est nous qui avons perdu. Car qu’est-ce qu’un pays qui n’est même plus capable d’imaginer une réintégration possible ? Qu’est-ce qu’un État qui ne propose que la répression comme réponse à la détresse sociale ? Il est temps de dire que notre salut ne passera pas seulement par des blindés. Il passera aussi, et surtout, par des médiateurs, des psychologues, des éducateurs, des opportunités. Il passera par une parole politique claire : celle qui dit à ces jeunes qu’ils peuvent redevenir des citoyens, qu’ils ont leur place dans la reconstruction du pays.

Ce n’est pas être naïf que de vouloir parler à ceux qui tuent. C’est être responsable. C’est comprendre que plus on isole, plus on radicalise. Que plus on frappe, plus on alimente la colère. Et que cette colère, un jour ou l’autre, finira par déborder les digues. L’enjeu, ce n’est pas de pactiser avec le mal. C’est de désamorcer la bombe avant qu’elle n’engloutisse tout le pays. De donner une chance à la paix, en construisant autre chose que des murs et des prisons. La police haïtienne, que l’on admire pour son courage, ne peut pas tout. Elle ne peut pas être en guerre perpétuelle. Elle a besoin d’un relais. Elle a besoin d’un cadre politique cohérent. Et si ce relais, demain, c’était une force nationale rénovée, élargie, composée aussi de ceux qui auront accepté de changer de camp ? Si cette nouvelle armée n’était plus celle des coups d’État et des répressions passées, mais celle d’un pays qui décide de se reprendre en main ? Il faudra du temps. Il faudra des garanties. Mais il faudra surtout de l’audace.

Haïti ne peut plus se permettre une guerre éternelle contre ses propres enfants. Si nous continuons à foncer tête baissée dans cette logique d’affrontement, c’est le pays entier qui y passera. Les civils paient déjà le prix fort socialement. Les vivants enterrent les vivants. À quoi bon crier victoire quand il ne restera que des ruines à défendre ?

Il est temps de changer de paradigme. Non pas par faiblesse, mais par lucidité. Non pas pour excuser, mais pour réparer. Non pas pour abandonner la justice, mais pour lui donner une chance d’exister. Car au fond, ce que réclame Haïti, ce n’est pas seulement la sécurité. C’est une vision. Une vision où la réconciliation l’emporte sur la vengeance. Où la reconstruction prend le pas sur la destruction. Où la politique redevient une promesse, et non une condamnation.
Stéphane Boudin

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