Pouvoir en Haïti : les mêmes figures, les mêmes échecs | Analyse

Légende : Les figures politiques haïtiennes, l’ancien sénateur Joseph Lambert, l’ancien député Jerry Tardieu et l’ancien président provisoire Jocelerme Privert, alors qu’Haïti s’achemine vers un nouveau processus électoral. Des visages bien connus de la scène politique qui, après avoir déjà exercé d’importantes responsabilités sans parvenir à sortir le pays de ses crises, semblent vouloir revenir au premier plan.

Depuis une trentaine d’années maintenant, la vie politique fait du surplace. Là où d’autres nations avancent, se cherchent, essaient des solutions pour sortir de l’impasse, Haïti a opté pour l’immobilisme, le statu-quo. Une crise en engendre une autre. Enlevez un politicien véreux, 10 viendront le remplacer. On se retrouve ainsi, en 2026, face à un pouvoir fait par et pour une minorité, contre la volonté de l’écrasante majorité de la population. Comment est-ce possible ? Pourquoi personne n’agit ? Et surtout, pourquoi cela dure depuis si longtemps ? Autant de questions qui trouvent leur réponse dans une politique archaïque où se mêlent clientélisme, clanisme, et corruption à grande échelle.

Une scène politique fermée, usée, mais toujours occupée

Le plus troublant dans la vie politique haïtienne, ce n’est pas tant l’échec de ceux qui gouvernent que leur incroyable capacité à se recycler indéfiniment pour revenir sur le devant de la scène comme si de rien n’était. Dans beaucoup de pays, un bilan désastreux pousse un responsable public vers la sortie, ou tout du moins vers le silence. Chez nous, il sort par la porte principale, il revient par une porte dérobée. Hier ministre, demain conseiller. Hier opposant, demain allié. Hier accusateur, demain bénéficiaire du même système. Le costume change, le discours aussi parfois, mais les réflexes restent les mêmes.

Pourtant, à la fin de l’ère Duvalier, l’espoir était permis. Haïti venait de se débarrasser d’une des dictatures les plus sanguinaires, ouvrant un nouveau chapitre avec une opportunité en or de remettre les compteurs à zéro, d’engager des réformes structurelles pour repartir sur des bases saines. Malheureusement, les politiciens de l’époque qui se sont accaparés le pouvoir de manière opportuniste en ont décidé autrement. Et depuis, on assiste à une succession de coalitions, de partis qui se font et se défont au gré des saisons, de transitions à n’en plus finir, de gouvernements provisoires, de promesses de rupture.. bref, d’atermoiements perfides qui ont fini par user le petit peuple jusqu’à la moelle.
La seule constance durant toutes ces périodes d’incertitude, ce sont les figures du pouvoir : on retrouve souvent les mêmes familles politiques, les mêmes intermédiaires, les mêmes hommes d’influence, les mêmes réseaux économiques, les mêmes conseillers de l’ombre.

Cette longévité n’est pas le fruit du hasard. Elle vient d’un système qui protège les initiés et décourage les nouveaux venus. Pour faire de la politique en Haïti, il faut souvent avoir accès à des réseaux, à de l’argent, à des protecteurs, à des médias, à des alliances locales, parfois même à des groupes capables d’imposer la peur. Un jeune compétent, propre, bien formé, qui veut servir le pays, se retrouve vite face à un mur. Il n’a ni les moyens de financer une campagne, ni les relais dans les quartiers, ni les parrains dans les cercles fermés, et encore moins la protection nécessaire pour rester debout. Si la démocratie repose sur la méritocratie, en Haïti, c’est le pistonnage qui fait loi : on n’accède pas aux responsabilités pour ce que l’on vaut, mais pour ce que l’on représente au sein du clan. Cette façon de faire a fini par créer une certaine lassitude au sein de la population.

Les Haïtiens ont tellement vu de promesses trahies qu’ils ont fini par ne plus croire en personne. Cette méfiance générale profite paradoxalement aux vieux acteurs. Puisque tout le monde paraît suspect, ceux qui maîtrisent déjà les mécanismes du pouvoir gardent l’avantage. Ils savent comment naviguer dans le désordre. Ils savent qui appeler, qui menacer, qui flatter, qui acheter, qui faire patienter. Le chaos, pour eux, n’est pas un problème, mais une solution !

Quand le pouvoir devient une obligation de redistribution privée

Mais la confiscation du pouvoir ne s’explique pas uniquement par la ruse des politiciens. Elle repose aussi sur une réalité sociale plus profonde, plus délicate à regarder en face. En Haïti, la réussite individuelle n’est jamais vraiment individuelle. Celui qui monte doit aider. Celui qui gagne doit partager. Celui qui accède à un poste doit répondre aux attentes de la famille, du quartier, de la communauté, de ceux qui l’ont soutenu, de ceux qui ont cotisé, applaudi, milité, prié, transporté les gens, collé les affiches. Cette solidarité est belle lorsqu’elle sauve des vies. Elle devient dangereuse lorsqu’elle transforme l’État en caisse de redistribution privée.

Un responsable nommé à un poste public reçoit souvent, dès les premières semaines, une pluie de demandes : payer une scolarité, trouver un emploi à un cousin, débloquer un contrat pour un ami, faire entrer quelqu’un dans l’administration, intervenir dans un dossier longtemps en suspens, aider une association, financer une fête locale, soutenir un proche malade. S’il refuse, il devient ingrat. S’il accepte, il entre dans le système. Et peu à peu, la frontière entre solidarité et clientélisme disparaît. Ce qui devrait être un service public devient un réseau d’obligations personnelles.

C’est là que le mal devient presque culturel. On ne vole pas toujours d’abord pour devenir riche. Parfois, on détourne, on favorise, on place, on distribue parce que l’entourage attend quelque chose. Puis l’habitude vient. Ensuite l’appétit grandit. Et à la fin, ce qui était présenté comme une aide devient une méthode de pouvoir. On recrute ses proches, on favorise son clan, on récompense sa base, on punit les autres. Le pays, lui, attend.

L’ancien sénateur Youri Latortue donne lui aussi des signes beaucoup plus concrets d’une participation au prochain processus électoral. Son parti, Ayiti An Aksyon (AAA), dont il est le dirigeant, fait partie des partis agréés par le CEP pour participer aux élections. Des informations récentes indiquent également que Latortue s’est personnellement présenté au CEP dans le cadre des démarches d’inscription de son parti.

Ce clientélisme nourrit aussi le sectarisme politique. On ne soutient plus un projet parce qu’il est bon pour Haïti, mais parce qu’il vient de “notre camp”. On ne condamne plus une faute parce qu’elle est grave, mais parce qu’elle a été commise par l’adversaire. Le même acte devient scandaleux quand il est commis par l’autre, excusable quand il est commis par les nôtres. Ainsi, la morale publique se déforme. L’État cesse d’être un bien commun. Il devient une prise de guerre.

Cet état d’esprit est d’autant plus présent que le politicien sait que son passage au pouvoir peut être court. Il sait qu’il ne reviendra peut-être pas. Il sait que les alliances tournent au gré du vent, que les amis d’aujourd’hui peuvent retourner leur veste demain, que l’exil peut devenir nécessaire pour fuir les persécutions des nouveaux maîtres des lieux. Alors il se sert. Vite. Sans pudeur. Il place ses proches, sécurise ses biens, prépare sa sortie, se met à l’abri. On ne gouverne plus pour construire. On gouverne pour se servir, accumuler et soigner sa propre rente. C’est peut-être l’un des signes les plus graves de notre effondrement, surtout que certains responsables ne font même plus semblant.

La relève existe, mais elle doit briser les vieux verrous

Pourtant, il serait faux de croire que le pays est condamné à recycler éternellement les mêmes visages. Haïti regorge de talents. Beaucoup n’ont pas encore franchi le pas politique, non par manque d’amour pour Haïti, mais parce qu’ils refusent de se salir dans une arène qu’ils jugent trop toxique.

C’est justement là que le changement devra commencer. La nouvelle génération ne pourra pas se contenter de critiquer depuis les gradins. Elle devra s’organiser, se former politiquement, bâtir des équipes, apprendre à parler au peuple sans mépris, financer autrement les campagnes, refuser l’achat des consciences, accepter la transparence, protéger son indépendance. Le pays n’a pas seulement besoin de nouveaux visages. Il a besoin de nouvelles pratiques. Un jeune corrompu ne vaut pas mieux qu’un vieux corrompu. Un diplômé arrogant ne sauvera pas le pays s’il reproduit les mêmes méthodes de clan.

Les Haïtiens de la diaspora peuvent jouer ici un rôle décisif. Non pas en prétendant donner des leçons depuis l’étranger, mais en apportant des standards de gestion, des réseaux, des compétences, une culture de reddition de comptes et une distance salutaire avec certains réflexes locaux. La diaspora sait ce que signifie vivre dans des sociétés où l’administration peut fonctionner, où les règles peuvent être appliquées, où un responsable public peut être sanctionné. Cette expérience n’est pas une garantie de vertu, mais elle peut aider à changer les attentes.

Il faudra aussi que les citoyens cessent de demander au pouvoir ce qu’il ne devrait jamais donner. Un poste public ne doit pas servir à placer toute sa famille. Un député ne devrait pas être jugé à sa capacité de payer les funérailles du quartier, mais à sa capacité de voter de bonnes lois. Un ministre ne devrait pas être célébré parce qu’il a aidé trois cousins à voyager, mais parce qu’il a renforcé une institution. Tant que nous confondrons générosité privée et efficacité publique, les vieux réseaux continueront de prospérer.

La bonne nouvelle, c’est que le système corrompu dans lequel nous vivons est à bout de souffle. On a touché le fond. L’état du pays est tel qu’il n’y a plus rien à piller, plus rien à voler, plus d’électeurs à convaincre. De plus en plus d’Haïtiens comprennent que le recyclage permanent des mêmes acteurs nous mène au même précipice. La colère existe. La lucidité aussi. Reste à transformer cette lucidité en mouvement politique organisé. Les talents sont là. Les compétences sont là. L’envie de servir existe encore, malgré tout. Il faut maintenant créer les conditions pour que cette relève ne soit pas broyée avant même d’entrer en scène.

Si les mêmes figures squattent le pouvoir depuis trente ans, c’est parce qu’elles ont appris à vivre dans les failles du système : institutions faibles, élections contestées, clientélisme familial, impunité, argent opaque, peur du lendemain. Cette confiscation du pouvoir tient aussi parce que nous la tolérons et l’alimentons malgré nous, et ce d’autant plus que les gens capables de faire autrement restent trop souvent à distance. Haïti n’a pas seulement besoin de changer de dirigeants, mais aussi de changer la manière même d’accéder au pouvoir et de l’exercer. Comme dirait un célèbre cinéaste haïtien : au bout du compte, pour sortir de ce mauvais film, ce ne sont plus les acteurs qu’il faut remplacer, mais carrément le scénario.

Dessalines Ferdinand
Le Floridien, 14 août 2026

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