MIAMI – Le 13 décembre est toujours inscrit au calendrier. Très bien. Mais pouvons-nous encore croire sérieusement que tout sera prêt à temps ? À moins de trois mois du premier tour annoncé, le Conseil électoral provisoire (CEP) court toujours après les électeurs qui se font rares. Ironie du sort, les candidats eux n’ont jamais été aussi nombreux. Ce déphasage tragi-comique est à lui seul révélateur du grand décalage entre l’élite politique et le peuple. Dit plus simplement, le divorce semble consommé. Certes, l’insécurité qui sévit actuellement dans notre pays n’arrange pas les choses et rend le processus d’identification et d’enregistrement des électeurs particulièrement complexe. Mais cela ne doit en aucun cas cacher le désamour profond qu’éprouvent les Haïtiens envers une classe politique affairiste et corrompue. De sorte qu’aujourd’hui, ce n’est plus un calendrier électoral, c’est une course contre la montre. Et pour l’instant, la montre gagne.
Au 14 septembre, moins de 600 000 électeurs figuraient sur le registre, alors que le CEP espère en enregistrer entre trois et quatre millions avant mi-octobre. Il reste donc moins d’un mois pour accomplir l’essentiel du travail. Même dans un pays parfaitement organisé, ce délai serait difficile à respecter. Imaginez chez nous, où des communes entières vivent sous la menace des gangs et où des milliers de citoyens ont perdu leurs papiers en fuyant leur maison. Soyons honnêtes envers nous-mêmes. Tout cela ressemble de plus en plus à une mission impossible.
Le plus inquiétant, c’est que le mouvement ne va pas dans le bon sens. Après une hausse encourageante au mois d’août, avec près de 25 000 inscriptions lors de la meilleure journée, le rythme est retombé début septembre à moins de 3 000 par jour. À ce train-là, on ne rattrape pas un retard de plusieurs millions d’électeurs. On le contemple.
Pourquoi les Haïtiens ne se précipitent-ils pas dans les centres d’inscription ? Certains diront qu’ils ne croient plus aux élections. Et ils n’auront pas tout à fait tort. Après dix ans pratiquement sans véritable rendez-vous national avec les urnes, des transitions à répétition, des accords politiques qui finissent dans les tiroirs et des dirigeants qui arrivent au pouvoir autrement que par le vote, une partie de la population a fini par décrocher. « À quoi bon ? » Cette petite phrase est peut-être aujourd’hui l’un des plus grands ennemis du CEP.
Mais tout mettre sur le dos de l’indifférence n’explique pas tout. Il y’a aussi des contraintes liées à la conjoncture actuelle, notamment sur le plan sécuritaire. À Cité-Soleil par exemple, un centre avec trois postes d’inscription n’a ouvert que le 1er septembre. Trois postes. Pour desservir Cité-Soleil et les zones environnantes. Pas étonnant que les statistiques ne décollent pas.
Ajoutons à cela le drame des déplacés. Près d’un million et demi de personnes ont dû quitter leur domicile à cause de la violence. Beaucoup sont parties en catastrophe, sans documents, sans certificat de naissance, parfois sans leur carte d’identification nationale. Une aide internationale vient heureusement financer 350 000 nouvelles cartes biométriques. C’est utile. Mais là encore, nous sommes en septembre et le vote est annoncé pour décembre. Il faudra produire les cartes, les distribuer, inscrire les électeurs et s’assurer qu’ils puissent ensuite rejoindre leur bureau de vote. Bref, il faudrait une logistique hors norme pour que tout soit prêt à temps.
Mais le principal obstacle reste l’insécurité. Comment organiser une campagne électorale dans des communes où l’État peine simplement à circuler ? Comment demander à un candidat de tenir un meeting là où un chef de gang contrôle la route ? Comment installer des bureaux de vote dans des zones où un commissariat ne tient parfois même plus debout ? Comment protéger les urnes, les électeurs, les agents électoraux, les candidats, puis les bulletins jusqu’au dépouillement ?
Le président du CEP lui-même a reconnu que la sécurité et le financement restaient les deux grandes conditions du calendrier. C’est une manière détournée d’avouer, à demi-mot, que le 13 décembre, on peut déjà oublier.
Même l’OEA marche désormais sur des œufs. Son secrétaire général, Albert Ramdin, a récemment pris soin de préciser qu’il n’avait jamais promis que les élections auraient lieu le 13 décembre. Quand les partenaires internationaux commencent eux aussi à éviter soigneusement de s’attacher à une date, il faut peut-être écouter ce que cela signifie.
Le calendrier, d’ailleurs, a déjà commencé à bouger. Le CEP a prolongé jusqu’au 14 octobre certaines étapes liées à l’inscription des candidats. C’est sans doute nécessaire. Mais chaque délai repoussé compresse ce qui vient après. Et décembre, lui, ne reculera pas parce que le CEP manque de quelques semaines.
Il y a aussi une autre question dont on parle beaucoup trop peu : la diaspora. Le nouveau dispositif électoral ouvre la porte à sa participation. Excellente nouvelle sur le papier. Mais comment un Haïtien de Miami, de Fort Lauderdale, de Boston ou de Montréal doit-il s’inscrire ? Où votera-t-il ? Par quel mécanisme ? Avec quels contrôles ? À trois mois du scrutin, ces réponses devraient déjà être connues de tous. Elles ne le sont pas encore.
Alors faut-il reporter ?
C’est là que le dilemme devient presque cruel. Organiser de mauvaises élections simplement pour respecter une date serait irresponsable. Mais repousser encore une fois le scrutin peut finir par démoraliser la petite minorité qui y croyait encore. Chaque report prolonge un système de pouvoir sans véritable légitimité électorale. Chaque report nourrit ceux qui ont intérêt à ce que la transition dure. Et chaque nouveau délai donne aux Haïtiens une raison supplémentaire de penser qu’ils ne voteront jamais.
Nous sommes donc pris dans un piège : organiser trop vite risque de produire une élection bancale ; attendre indéfiniment revient à institutionnaliser le provisoire.
Le CEP doit désormais parler franchement et trancher. Fini les calendriers de façade. Finies les dates maintenues jusqu’à la dernière minute pour sauver les apparences. Si le 13 décembre reste possible, qu’on nous explique précisément comment : combien de centres manquent encore, combien d’électeurs doivent être enregistrés, quelles communes restent inaccessibles, comment seront sécurisés les bureaux et comment votera la diaspora. Et si ce n’est plus possible, qu’on le dise maintenant, avec une nouvelle date ferme et un plan crédible.
Les Haïtiens peuvent entendre une mauvaise nouvelle. Ce qu’ils ne supportent plus, ce sont les fausses promesses et les mensonges à répétition.
Car après dix ans d’attente, le plus grand danger n’est peut-être même plus de reporter une élection. C’est que, le jour où elle aura enfin lieu, une grande partie du peuple n’y croie plus et décide de la boycotter.. Et ça se comprend !
Stéphane Boudin






