
MIAMI – Il fut un temps où les gangs haïtiens servaient surtout de bras armé à d’autres. On les finançait pour intimider un adversaire, mettre la main sur un quartier, casser une manifestation ou protéger certains intérêts. Ce temps est désormais révolu. Aujourd’hui, les anciens exécutants disposent de leurs propres revenus, de leur propre arsenal, de réseaux de renseignement et d’une capacité de nuisance qui dépasse parfois celle de l’État. Comment une telle bascule a-t-elle été possible ? La réponse tient moins à une soudaine supériorité des gangs qu’à des années de complaisance, d’argent criminel et d’affaiblissement de la Police nationale.
Le premier moteur de cette montée en puissance est connu, même s’il reste embarrassant à reconnaître : pendant des années, une partie du monde politique et économique haïtien a utilisé les groupes armés comme des sous-traitants. Besoin de mobiliser une rue ? De faire pression sur un adversaire ? De sécuriser un territoire favorable ? D’empêcher une inspection douanière ou de protéger un intérêt commercial ?
Le gang rendait service, contre de l’argent, des armes ou d’autres avantages. Le Groupe d’experts de l’ONU décrit cette relation comme systémique : politiciens et acteurs économiques ont longtemps rémunéré des gangs pour obtenir votes, protection, influence et contrôle territorial.
Mais à force de nourrir le monstre, les parrains ont fini par ne plus le contrôler. Un peu comme Frankenstein qui a perdu le contrôle de sa création maléfique. Dans ce scénario sombre, le kidnapping a constitué un tournant décisif. Les rançons ont apporté aux chefs de gangs quelque chose qu’ils n’avaient jamais vraiment possédé : une caisse autonome. Plus besoin d’attendre l’enveloppe du Palais national, de la Primature, d’un sénateur, d’un député ou d’un homme d’affaires. Avec l’extorsion, les péages illégaux, le trafic et le vol de marchandises, ils se sont créé leur propre économie. On constate aujourd’hui que plusieurs groupes ont largement dépassé leur ancien rôle de simples auxiliaires des élites.
Le racket est même devenu une sorte de fiscalité parallèle. Camions, transports publics, marchés, commerces, cargaisons : lorsqu’un gang tient la route, il prélève. En 2025, des transporteurs quittant la zone du port et du terminal de Varreux payaient plusieurs centaines de dollars par camion à certains groupes. Sur l’axe vers le Cap-Haïtien, les prélèvements pouvaient atteindre des milliers de dollars supplémentaires. Au bout de la chaîne, c’est le consommateur haïtien qui paie la facture à travers le prix du carburant, du riz ou du sac de ciment.
Le contrôle de Varreux a montré jusqu’où cette logique pouvait aller. Bloquer un terminal pétrolier, ce n’est plus terroriser un quartier. C’est être capable de ralentir un pays. Les gangs l’ont compris : celui qui tient les routes, les ports et les points de passage ne contrôle pas seulement un territoire, il tient une partie de l’économie par la gorge.
Des armes plus lourdes et une organisation plus moderne
Cette autonomie financière aurait été moins dangereuse sans la deuxième évolution stratégique : l’accès à un armement de plus en plus lourd. Haïti ne fabrique pratiquement pas d’armes à feu. Pourtant, les fusils d’assaut, les munitions et même des armes de très gros calibre continuent d’entrer. La principale source reste les États-Unis, avec la Floride comme plaque tournante majeure. Miami-Dade et Port Everglades reviennent régulièrement dans les enquêtes sur les cargaisons destinées à Haïti.
Les méthodes sont parfois d’une simplicité désarmante. Des armes sont démontées, cachées parmi des biens ménagers, dans des véhicules ou du matériel industriel, puis expédiées par bateau. En août 2026, un homme vivant à Lauderhill a reconnu devant la justice américaine avoir exporté illégalement au moins 140 armes vers Haïti depuis 2020. Certaines avaient été dissimulées à l’intérieur de compresseurs ouverts puis ressoudés. Une autre enquête a permis de retrouver dans un conteneur parti de Miami 18 fusils, cinq armes de poing et plus de 36 000 cartouches. Parmi le matériel acheté figuraient deux Barrett de calibre .50, dont l’un a ensuite été récupéré lors d’un affrontement avec un gang en Haïti.
À cela s’ajoute le problème des « ghost guns », ces armes assemblées à partir de pièces industrielles et dépourvues de numéro de série. La PNH en a déjà saisi. Leur intérêt pour le crime organisé est évident : elles sont plus difficiles à tracer et certaines pièces peuvent être achetées séparément. Il faut toutefois éviter d’exagérer le phénomène. Les experts eux-mêmes disent ne pas être capables d’évaluer combien circulent réellement en Haïti. L’arme fantôme est donc une menace croissante, pas encore l’explication principale de la puissance de feu des gangs.
L’autre changement est tactique. Depuis 2024, Viv Ansanm a profondément modifié le rapport de force. Des groupes qui passaient autrefois une bonne partie de leur énergie à se battre entre eux ont compris qu’ils avaient un intérêt commun face à l’État. Ils peuvent désormais mutualiser hommes, armes, renseignements et logistique pour lancer des opérations coordonnées. Commissariats, prisons, institutions publiques, routes stratégiques : les dernières attaques ont montré ce que cette coopération pouvait produire.
Même le ciel est entré dans l’équation. Des gangs se procurent des drones commerciaux pour observer les mouvements des forces de sécurité, suivre des cibles et coordonner leurs attaques. Le gang 5 Segond a notamment été documenté utilisant des images aériennes pour guider des opérations en temps réel. Nous ne sommes donc plus face à quelques hommes armés qui tirent au hasard au coin d’une rue. Certains groupes apprennent, testent et s’adaptent.
La vraie bataille : épuiser la PNH
C’est peut-être ici que se trouve la clé. Les gangs n’ont pas besoin de vaincre la PNH dans une bataille classique. Ils doivent simplement faire en sorte qu’elle s’épuise plus vite qu’eux.
Le terme de « guerre hybride » peut sembler savant. La réalité, elle, est très simple. On attaque un commissariat aujourd’hui, une route demain, Kenscoff après-demain, puis l’Artibonite. La police déplace ses unités. Un autre front s’ouvre. On incendie un poste, on bloque un axe et, lorsque les policiers reviennent, on se disperse. Pendant ce temps, drones, informateurs et réseaux sociaux complètent le travail. Le but est aussi de forcer une institution déjà trop petite à courir partout. L’extension des gangs hors de Port-au-Prince vers l’Ouest, le Centre et l’Artibonite oblige justement les forces de sécurité à défendre toujours plus de terrain.
Les chiffres expliquent le problème. L’année dernière, la PNH a perdu 1 665 agents, morts, démissionnaires ou partis du pays. Fin 2025, elle comptait un peu plus de 13 400 policiers sur le papier pour plus de onze millions d’habitants. Et tous ne sont évidemment pas disponibles pour combattre les gangs : il faut garder les frontières, les prisons, les bâtiments officiels, assurer la circulation, enquêter et accomplir le reste du travail policier. À cela s’ajoutent les véhicules blindés détruits ou immobilisés et les commissariats hors service.
Il y a aussi un ennemi moins visible : la fuite de l’information. Des rapports ont documenté des policiers arrêtés pour trafic de munitions et des détournements provenant même des stocks de la PNH. Lorsqu’un policier part en opération en se demandant si l’itinéraire n’a pas déjà été communiqué à l’adversaire, le problème n’est plus seulement matériel. Il devient psychologique.
Les gangs l’ont bien compris. Ils utilisent TikTok, WhatsApp et d’autres réseaux non seulement pour montrer leurs armes, mais pour intimider, recruter et fabriquer leur propre légende. Une vidéo d’un chef de gang exhibant un nouveau fusil produit parfois plus d’effet qu’une fusillade : elle dit au policier et au citoyen que le groupe a de l’argent, du matériel et du temps. La terreur devient alors une arme à part entière. On note ainsi une utilisation croissante des espaces numériques pour la propagande, les menaces, le recrutement et l’affichage du contrôle territorial.
Voilà pourquoi parler uniquement de « manque d’armes » de la PNH serait trop simple. Le vrai déséquilibre est institutionnel. Les gangs achètent vite, recrutent vite, changent de tactique vite. L’État, lui, doit former, budgétiser, réparer, coordonner et enquêter. Lorsque cette machine est en plus minée par la corruption, le sous-effectif et l’instabilité politique, l’adversaire gagne un avantage considérable.
Les gangs haïtiens ne sont pas devenus puissants en une nuit. Nous les avons vus passer du statut d’outils au service de certains intérêts à celui d’organisations criminelles autonomes, riches, lourdement armées et capables de penser leur guerre sur la durée. Les combattre exige donc autre chose qu’une succession de raids. Il faut tarir leur argent, fermer les filières d’armes, sécuriser les ports, nettoyer les complicités internes et redonner à la PNH des effectifs, du renseignement et une logistique capables de tenir le terrain. Sinon, la police continuera de gagner des opérations pendant que les gangs, eux, chercheront à gagner la guerre d’usure.
Dessalines Ferdinand
Le Floridien, 15 septembre 2026





